Ouvrages parus en 
2014

The Point of Being de Derrick de Kerckhove et Cristina Miranda de Almeida

Auteur·e 
Louise BOISCLAIR
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Texte intégral 

Derrick DE KERCKHOVE & Cristina MIRANDA DE ALMEIDA (dir.), The Point of Being, New Castle Upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2014, 349 p.

Paru chez Cambridge Scholars Publishing en août 2014, sous la direction éditoriale de Derrick de Kerckhove et de Cristina Miranda de Almeida, The Point of Being invite neuf chercheurs à mettre en relief, voire à mettre à l’épreuve, certains aspects de la notion du point d’être (point of being). Mentionnée brièvement dans son livre Les nerfs de la culture : être humain à l’heure des machines à penser publié aux Presses de l’Université Laval en 1998, cette notion fait ici l’objet d’une élaboration substantielle et d’un examen transdisciplinaire approfondi. Le point d’être a pour but d’offrir une alternative au point de vue qui ne suffit plus pour rendre compte de la nouvelle réalité à l’ère numérique.

En effet, le concept ou la métaphore de « point d’être » représente un changement de paradigme par rapport à celui de « point de vue », qui a dominé la pensée à travers l’écriture, l’imprimerie et la représentation depuis la Renaissance, notamment avec le tompe l’œil. Pour de Kerckhove, la transition de la perception du point de vue au point d’être, tout au moins leur chevauchement ou leur interpénétration, est reliée directement à l’impact de l’électricité, de l’électronique et de la technologie numérique sur la sensibilité, auquel la recherche, jusqu’ici, ne s’est pas suffisamment attardée. Par l’entremise de l’électronique, l’évolution numérique permet non seulement de connecter des médias, de relier des personnes et des choses, mais elle a aussi pour conséquence de réorganiser la sensorialité dans sa totalité, dans laquelle le toucher exerce un rôle de premier plan. De façon générale, l’examen porte sur « la manière dont les processus numériques les plus courants dans la production, la reproduction et la distribution de l’information affectent notre perception du temps, de l’espace, de la matière, des sens et de l’identité » (p. 2, ma traduction ainsi que pour les citations suivantes). Grosso modo, The Point of being explore la question de recherche suivante : « Quelles sont les dimensions psychophysiologiques des manières par lesquelles les gens font l’expérience de leur présence dans le monde et de la présence du monde en eux? » (p. 1) Tel un prisme, cet ouvrage constitue une somme considérable de références interdisciplinaires qui éclairent les dimensions psychophysiologiques du point d’être à travers des thèmes aussi variés que ceux de l’intervalle, de l’électricité ou du toucher, de la proprioception, de la tactilité augmentée ou du changement homéopathique.

Dans le premier chapitre, de Kerckhove effectue un exercice rigoureux de définition transdisciplinaire du point d’être en puisant tant dans la philosophie, la mésologie, la thérapie (gestaltiste et du toucher) que dans la neurophysiologie, les sciences cognitives, voire même dans la littérature. Première question incontournable : s’agit-il véritablement d’un point? Puis, s’agit-il de l’être en tant que nom, verbe ou participe présent (dans le cas de l’anglais « being »)? Toutes proportions gardées, vaut-il mieux le considérer comme un concept ou une métaphore? Au bout du compte, qu’en est-il du clivage sujet/objet? Pour de Kerckhove, le point d’être est à la fois un point, par exemple quand on ressent une douleur aiguë dans une partie du corps ou une émotion localisée dans la poitrine, et un milieu, dans la mesure où il évolue dans un champ sans bordure ni frontière. Il occuperait « une position du milieu entre la pensée, le feeling et l’espace » (p. 12), ce que la mésologie, cette étude du milieu par le géographe Augustin Berque, permet d’éclairer. Comme le précise Michel Serres pour le corps humain, « même si ce milieu est délimité par la peau, celle-ci n’est pas ressentie comme une limite mais comme un portail pour faire l’expérience du monde » (p. 13). Il en résulte un échange d’énergies continuel entre les divers milieux constitutifs de l’environnement. Par conséquent, le point étant difficilement identifiable, l’expression « point d’être » prend alors un sens métaphorique. Les yeux fermés, on comprend mieux que la tactilité, la proprioception et la kinesthésie jouent un rôle plus important que lorsqu’elles se trouvent subordonnées à la vision dominante. Il faut comprendre le toucher dans son extension à toute la surface du corps : « La cognition tactile est fondée non seulement sur la pression du contact mais également dans l’intervalle de l’espace entre les gens et les choses. » (p. 14) La puissance du toucher réside entre autres dans sa confirmation que ce que nous touchons n’est pas de l’ordre d’une hypothèse, mais bel et bien quelque chose d’autre que soi. L’auteur utilise l’expression de sensory transduction (transduction sensorielle) pour signifier le circuit entre le soi et le non-soi : « Le corps est à la fois l’incarnation (et l’interface) de l’être. » (p. 17)

Ces traits définitoires entraînent d’importantes conséquences sur les dimensions de l’être et de la culture. En comparant plus étroitement point d’être et point de vue à partir de l’exemple de la navigation d’un petit bateau à voile, le lecteur prend conscience de toutes les implications sensoriperceptuelles et cognitives du point d’être : « Déplacer le point de perception de la vue à l’être entier rend plus facile de voir que le point d’être correspond au sens que nous éprouvons de nous-même, notre sens du lieu, du temps et de l’état. » (p. 22‑23) Dans la foulée de ces constats, l’auteur discute des sous-thèmes que le point de vue polarise de manière exclusive et que le point d’être recentre de façon plus inclusive. Cette manière exclusive se manifeste par la séparation du sujet et de l’objet qui entraîne la polarisation de la cognition et l’exclusivité du cerveau comme siège de la cognition et de la conscience. La centralité du point de vue dans les processus créatifs, scientifiques et sociaux favorise aussi une attitude réductrice et de dépendance, qui se répercute jusque dans l’institutionalisation des religions. De Kerckhove en arrive à démontrer que le point d’être, au contraire du point de vue, favorise la réunification de composantes normalement dichotomiques, soit une manière plus inclusive de penser. Il ressort du point d’être une posture éthique et existentielle individuelle qu’il aimerait voir s’étendre à la responsabilité sociale collective : « le point d’être aura éventuellement à compléter le point de vue pour guider les choix individuels. » (p. 55) Ces fondations servent de pivot aux questions d’intervalle et de milieu, aux dimensions historiques et spirituelles qui seront développées dans les chapitres des chercheurs invités. Ces questions se présentent de manière plus spécifique dans des domaines aussi distincts que l’architecture, la philosophie et la chorégraphie, la culture coréenne et la vision intérieure du corps, ou encore le cœur connectif (via le toucher empathique électromagnétique de l’organe) et la spiritualité inspirée du quantum (ouverte à l’incertitude et à la complexité, au chaos et aux vérités floues).

Les chapitres 2 à 9 constituent à la fois des élargissements du thème central et des mises à l’épreuve, dans des domaines d’activité de recherche ou de création novateurs, de certains aspects du point d’être. Tout d’abord Rosane Araujo, Gaetano Mirabella et Isabelle Choinière concentrent leur analyse sur la notion d’intervalle à travers l’architecture, la philosophie et la chorégraphie. Dans le chapitre 2, Rosane Araujo élabore sa réflexion sur l’intervalle en proposant le néologisme orbanisme, soit une contraction d’urbanisme et de globe (en latin : orbis). Il ne fait aucune doute pour cette chercheure que la cité est un concept dépendant de l’expérience personnelle. C’est pourquoi sa déclinaison des dimensions personnelles, urbaines et globales, et leur interpénétration dans l’orbanisme constituent un apport imporant à la construction conceptuelle du point d’être. Pour sa part, Gaetano Mirabella, au chapitre 3, approfondit l’intervalle en tant qu’« espace qui ressent ». Le corps devient une scène, le « corps-scène » ; la sensation fusionne avec sa pensée, le Thinking Sensation ; et l’espace qui ressent correspond à l’externity, amalgame de l’espace conscient. Sa contribution philosophique novatrice au développement du point d’être permet de recentrer le rôle du sujet en relation avec l’espace lui-même « re-sensorialisé », où la matière est réseautée et connectée à l’Internet. Dans le chapitre 4, consacré à sa méthodologie de recherche-création et aux notions qu’elle convoque, Isabelle Choinière décline l’intervalle en lien avec la sensorialité déployée par le corps collectif sonore. Elle propose de considérer l’intervalle en tant qu’interface entre le mouvement corporel et sa relation avec la technologie. Pour ce faire, elle ancre sa démonstration dans sa recherche-création, intitulée Meat Paradox, où prend forme le renversement de la tradition analytique dichotomique en une posture favorisant l’interconnection et l’intégration. Après l’immersion dans la question de l’intervalle de divers milieux, le lecteur, la lectrice sont entrainé-e-s dans le sous-thème du milieu.

Trois autres chercheurs : Jung A. Huh, Semi Ryu et Loretta Secchi, se penchent sur des expériences proprioceptives du milieu. Les deux premiers interprètent des aspects de la culture coréenne, tandis que la dernière présente son travail pour le Museo Tattile Anteros (Musée tactile Anteros de Bologne). Dans le chapitre 5, Jung A. Huh met en relief le concept de l’« entre » (between) à partir de la culture traditionnelle coréenne et ses manifestations esthétiques (architecture, maisons et jardins). Ce concept permet d’examiner le rapport entre sujet et objet, entre être et monde, et de dépasser la pensée fragmentaire dualistique. À travers des cas pratiques, cette proposition d’intégration prend forme dans divers aspects de la vie quotidienne. Pour sa part, dans le chapitre 6, Semi Ryu rend compte de l’expérience méta-sensorielle et de ses nouvelles modalités façonnées et suggérées par la technologie virtuelle interactive. Son examen de la transition du virtuel/potentiel à l’actuel dans l’espace « actif » éclaire la conception du point d’être. Elle développe divers états émotionnels et explore les intervalles du corps en relation avec un nouveau mode sensoriel, nerveux et tactile qu’elle qualifie de « sensing without sensing ». Enfin, au chapitre 7, Loretta Secchi développe les propriétés de la vision tactile et de la vision intérieure associées à la lecture d’une œuvre d’art. À partir de conditions de cécité complète ou partielle, les méthodologies interprétatives du Museo Tattile Anteros servent de fondement à la comparaison de l’expérience perceptuelle cognitive générée par la vision rétinienne et de l’expérience perceptuelle haptique issue de la vision tactile. La lecture d’une œuvre d’art par l’exercice de sa reproduction offre un outil didactique utile qui favorise l’intégration d’expériences sensorielles et intellectuelles. Ces apports culturels coréens et muséologiques de milieux sensoriels sont suivis d’une exploration de dimensions à la fois historiques et spirituelles.

Pour les deux derniers chapitres, Cristina Miranda de Almeida et Maria Luisa Malerba élargissent le propos. La première valorise un retour aux sources de l’ontologie centrée sur le cœur qui a été remplacée par une conscience, une cognition et une perception centrées dans la tête, tandis que la seconde, offre une réflexion sur les rapports entre théorie quantique, théorie du chaos et spiritualité. Dans le chapitre 8, la codirectrice de l’ouvrage Cristina Miranda de Almeida développe un essai substantiel qui permet de situer le point d’être au niveau du cœur, le cœur connectif. Au bout du compte, le recentrage qu’elle propose permet de considérer le cœur en tant qu’interface qui permet de dépasser les dualités polaires en regard de la matière, de l’espace-temps, et du soi. Cet apport permet de mieux saisir la sensibilité contemporaine qui émerge de l’entrelacs des processus physiques, numériques et sociaux. Enfin au chapitre 9, Maria Luisa Malerba partage une réflexion qui revisite à la source les principaux changements scientifiques qui ont modulé la transition vers la période post-galiléenne. Elle inscrit l’examen de l’intervalle au carrefour de la religion, de la culture et de la technologie avec un accent sur la théorie du chaos et les physiques quantiques. Ce faisant, elle suggère un cadre possible pour l’émergence d’une spiritualité, d’une citoyenneté et d’une attitude personnelle inspirées du « quantum » (à l’échelle micro de la matière et de ses particules sub-atomiques) qui, selon elle, correspondraient davantage à l’époque actuelle.

Compte tenu de l’aspect novateur du concept de point d’être, de la rigueur manifestée dans sa définition et son examen critique, de la richesse de son activation à travers la réflexion philosophique et dans des domaines à la fine pointe de la recherche-création, cet ouvrage est incontournable non seulement pour le public universitaire, notamment en étude et pratique des arts, en esthétique et en arts médiatiques ou en sciences de la communication, en sociologie, en anthropologie culturelle et en sémiotique du corps, mais aussi pour le lectorat intéressé de manière générale par le changement de paradigme en cours au niveau de la perception. Il propose une somme unique de réflexions sur la transition d’une culture orientée par le point de vue à une culture numérique infléchie par le point d’être. Malgré la complexité des notions scientifiques convoquées et l’apparent paradoxe à connecter des domaines longtemps considérés sans lien, The Point of Being constitue un des ouvrages les plus accessibles et utiles pour apprivoiser la question de l’expérience sensorielle et cognitive en pleine mutation numérique et connective.

Pour citer cet article 

BOISCLAIR, Louise, « The Point of Being de Derrick de Kerckhove et Cristina Miranda de Almeida », recension, Cygne noir, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/the-point-of-being-de-kerckhove-miranda-de-almeida> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Louise Boisclair est docteure en sémiologie et chercheuse postdoctorale à l'Université de Montréal. En savoir plus sur Louise Boisclair.