Ouvrages parus en 
2013

Premier numéro de la revue Signs and Society

Auteur·e 
René LEMIEUX
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Texte intégral 

Signs and Society, Semiosis Research Center, Hankuk University of Foreign Studies & Brandeis University, The University of Chicago Press, vol. 1, no 1, printemps 2013.

Nouvelle revue semestrielle publiée par les presses de l’Université de Chicago, Signs and Society1, se veut d’abord multidisciplinaire : elle souhaite, à partir de la sémiotique, rejoindre les différentes disciplines des humanités (anthropologie, archéologie, histoire de l’art, psychologie, études classiques et littéraires, etc.). Fruit d’une collaboration entre le Centre de recherche sur la sémiosis de l’Université Hankuk des études étrangères (Séoul, Corée du Sud) et du Département d’anthropologie et du programme en études internationales de l’Université Brandeis (Waltham, Massachusetts), la revue prend le terme peircéen sémiosis dans son acception la plus large, c’est-à-dire comme production, communication et interprétation des signes dans les domaines de la cognition, de l’action sociale et des formes culturelles. La revue accepte donc les contributions extérieures au champ des études peircéennes et vise au contraire à développer une réflexion plus large selon six dimensions heuristiques ouvertes aux autres disciplines (je traduis et résume) : 1) la représentation (la relation entre l’objet représenté et son signe); 2) la codification (le système conventionnel dans le codage); 3) la communication (le transfert médiatisé d’information); 4) l’entextualisation (l’inscription et la sédimentation historique du signe); 5) l’interprétation (la compréhension ou la mécompréhension du signe à partir de nouveaux signes); 6) l’enrégimentation (les actions sociales qui normalisent l’interprétation des signes). La revue encourage particulièrement les contributrices et contributeurs dans les champs de la sémiotique comparée, des humanités numériques, de la science cognitive et des études mondiales.

Malgré la volonté interdisciplinaire annoncée par le comité de rédaction de Signs and Society, le premier numéro (disponible entièrement en ligne2, et ce gratuitement) comprend presque entièrement des contributions dans le domaine de l’anthropologie. Alexander A. Bauer propose, avec « Objects and Their Glassy Essence », une réflexion sur deux concepts peircéens, l’interprétant et l’habitude, en archéologie. À partir de la pratique de la poterie au tout début de l’âge de bronze dans le pourtour de la mer Noire, l’auteur désire montrer que le partage (et donc la répétition) des signes produits à l’intérieurs de la communauté des interprétants est plus important pour l’étude des signes que l’accent mis habituellement sur la production du sens (l’intentionalité) et l’agentivité. Une histoire des migrations et des pratiques sociales deviennent alors possible dans une « archéologie du soi » (archaeology of self). Marcel Danesi, dans « On the Metaphorical Connectivity of Cultural Sign Systems », développe une réflexion originale sur ce qu’il nomme la « métaforme ». À partir de la théorie de la métaphore conceptuelle et dans le cadre général d’une réflexion sur le « connexionnisme », il propose de conceptualiser, avec cette notion, une contrepartie non-verbale au mécanisme cognitif de la métaphore. Puisque la métaphore peut être pensée comme la forme première du fonctionnement du langage (avec le théorie de Lakoff et Johnson), il peut être aussi possible de penser un équivalent dans le cadre d’une réflexion sur la culture dans la diversité de ses formes non linguistiques (matérielles, visuelles, esthétiques). Dans « Citation and Citationality », Constantine V. Nakassis explore la sémiotique de la citation (« citationality », qui comprend mais ne s’arrête pas à la « quotation ») compris comme un acte visant à re-présenter, dans un jeu d’identité et d’altérité (itérabilité), un événement discursif tout en re-présentant (plus ou moins) ce que ce dernier présente. À partir de la distinction sens/référent (Sinn/Bedeutung) chez Frege, de la théorie de la performativité chez Austin et de la déconstruction chez Derrida, l’auteur offre un éclairage nouveau et original sur un problème classique dans la théorie des actes du langage. En analysant la distinction succès/échec de la perlocution (la critique de Derrida contre Austin), l’auteur met en application sa réflexion sur la citation aux discours « tabous » (dire les noms des morts dans certaines cultures du Pacifique ou encore prononcer le « n-word » dans les médias américains) qui offrent des exemples où la non-citation devient en elle-même une performance. Pour sa part, Zoë Crossland s’intéresse aux analyses de Jean et John Comaroff sur les relations des missionnaires de la London Missionary Society chez les communautés Sotho-Tswana, principalement en Afrique du Sud au XIXe siècle. L’objectif de l’article « Signs of Mission » est d’offrir une perspective peircéenne sur les analyses des récits de tentatives de conversion, analyses qui omettent souvent ce qui a trait aux transformations dans la culture locale : modification des manières de se loger et de s’habiller, changement dans les structures familiales, dans le travail et dans les loisirs. Une lecture nouvelle du récit à partir de la sémiotique permet de remettre en question les relations binaires habituelles (Tswana/Européens, noir/blanc, païens/chrétiens), tout en proposant un dialogue sur la nature affective, matérielle et processuelle des changements dans les croyances et les pratiques, en particulier l’architecture. Comme plusieurs recherches sémiotiques dans l’esprit de Greimas, Massimo Leone, dans « Signs of the Soul », commence par l’analyse d’une entrée de dictionnaire, dans ce cas-ci, une encyclopédie illustrée sur la culture chrétienne, Iconologia de Cesare Ripa, publiée en 1603. Leone s’intéresse spécifiquement à l’entrée « Anima ragionevole e beata » (âme raisonnable et bienheureuse) qui lui permettra d’analyser la subjectivité. L’auteur propose l’hypothèse suivante : les religions ont joué un rôle essentiel dans la formation du concept d’individualité, en particulier le puissant mème culturel qu’est l’« âme ». L’imaginaire chrétien de l’âme – que l’auteur situe entre le modèle grec de la représentation visuelle de la psyché, incarné par des êtres visibles (par exemple des oiseaux), et le modèle judaïque du souffle vital soustrait à la représentation iconique – combine paradoxalement, en parallèle à la théologie chrétienne de l’âme, une représentation picturale et refus même de sa représentation. Finalement, Mark Auslander, avec « Touching the Past », propose une étude de terrain tout à fait originale. En accompagnant des participants à des reconstitutions historiques et en s’intéressant aux reproductions d’objets et d’accessoires (parures, armements, véhicules) utilisées lors de ces performances, l’auteur analyse en quoi ces objets et ces pratiques participent à une remise en scène des affects que pouvaient ressentir les personnes qui ont réellement vécu ces traumatismes. Ces pratiques apportent souvent de fortes sensations d’authenticité, notamment dans le cas des reconstitutions d’expérience traumatique, par exemple la traite des noirs aux États-Unis. L’article offre une confrontation originale avec la notion de « simulation » chez Baudrillard, tout en réfléchissant à ce que pourrait signifier, pour notre époque si rationnelle, parler avec les morts.

La revue offre une iconographie très intéressante liée aux articles (en particulier pour le texte de Leone, extrêmement riche en images). L’annonce de futurs numéros thématiques (les éditeurs, par ailleurs, accueillent actuellement les propositions) permet de penser qu’il y aura des numéros fort intéressants dans le cadre de ce nouveau projet de revue de sémiotique, une discipline qui ne possède que très peu de publications pour ses recherches.

Le deuxième numéro est aussi accessible en ligne sur Jstor3, gratuitement, avec les textes d’Eitan Y. Wilf (perspective peircéenne des algorithmes), Vadim Verenich (sémiotique de l’incitation à la haine dans le droit), Erika Hoffmann-Dilloway (langage des signes en Allemagne), Carlos Andrés Pérez Hernández (analyse du discours électoral de Barack Obama en 2008), Göran Sonesson (phénoménologie peircéenne) et Michael Silverstein (sur la culture).

Pour citer cet article 

LEMIEUX, René, « Premier numéro de la revue Signs and Society », Cygne noir, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/signs-and-society-no1> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

René Lemieux est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur René Lemieux.