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2011

Sémiotique et bouddhisme, revue Protée, vol. 39, no 2

Auteur·e 
François D. PRUD'HOMME
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Texte intégral 

Protée, vol. 39, no 2, automne 2011 : « Sémiotique et bouddhisme » (dir. Louis Hébert), 136 pages.

Après plus de 40 ans de réflexions et d’analyses sur la langue, les textes, l’art, ainsi que les pratiques sociales et culturelles diverses, Protée, une revue de sémiotique dont la publication était parrainée par le département des arts et lettres de l’Université du Québec à Chicoutimi, met un terme à ses activités. Publiée trois fois par année depuis juin 1970, Protée a fait paraître son ultime numéro en septembre 2011, ce dernier proposant un dossier sur les liens qui unissent le bouddhisme à la sémiotique.

Merveilleusement bien introduite par Louis Hébert − qui nous donne d’emblée quelques repères pour se familiariser avec des concepts comme le samsāra, le nirvāna ainsi que les « quatre sceaux des préceptes » ou les quatre grandes thèses véhiculées par toute production bouddhiste −, cette étude se divise en trois parties bien distinctes, qui permettent au lecteur peu aguerri en la matière d’apprécier les liens étroits qui existent entre le bouddhisme et les théories sémiotiques, entre les pratiques bouddhistes et la notion d’interprétation, et culmine enfin sur une analyse sémiotique approfondie des représentations bouddhistes.

Louis Hébert propose d’ailleurs, dans la dernière partie, une étude qui s’intéresse aux « Opérations de transformations dans l’iconographie du bouddhisme tibétain » (p. 81), sorte d’analyse des tropes figuratifs des représentations religieuses orientales, convoquant pour l’occasion diverses théories sémiotiques dont celles du Groupe µ, ainsi que les typologies d’opérations transformationnelles de Claude Zilberberg et de François Rastier.

Fabio Rambelli, qui signe le premier article, s’intéresse au rapprochement que fait Roland Barthes, dans L’Empire des signes (1970), entre la sémiologie et le bouddhisme zen dans sa construction d’une sémiotique « exclusivement attentive au signifiant et qui a donc volontairement laissé de côté, voire totalement effacé, le signifié » (p. 10). Ainsi, puisqu’elle a totalement écarté les notions de centre et de profondeur, la culture zen japonaise ne serait que pure surface − formes, étiquettes et rituels −, complètement dénuée de contenu, une vacuité de la parole qui permettrait de sublimer la signification et la représentation (māyā : voile d’illusion) par la volonté, afin d’accéder à une réalité pure. Issu de la tradition mahāyāna, le discours et la pratique du bouddhisme zen visent

à surmonter les restrictions de la langue ordinaire et de la signification en général par la mise en place de stratégies particulières, telles que le recours au paradoxe, le défi lancé par l’opposition terme à terme, l’exploitation de la contradiction (une sorte de déconstruction avant la lettre), la répétition (afin d’empêcher la production de signification) et diverses autres méthodes performatives comme l’exclamation, les pratiques corporelles, etc. (p. 10)

Cette idée de vacuité du monde et, par le fait même, de l’impossibilité pour la langue d’en représenter l’objet n’est pas sans lien avec l’arbitraire du signe saussurien. Si, en effet, notre monde est vide de toute forme d’existence, alors les formes, les sons, les couleurs, les sensations et ainsi de suite ne sont que des signifiants sans véritables signifiés et « les signes de la langue sont qualifiés non pas d’êtres inexistants, mais de termes en soi nuls », fait remarquer Sungdo Kim dans son étude sur la rencontre singulière entre structuralisme et bouddhisme (p. 23). Il fait aussi remarquer les liens contigus qui existent entre la pensée lévi-straussienne de la dissolution de l’homme (La Pensée Sauvage, 1962) et l’impassibilité, la contemplation et le détachement dont font preuve les moines bouddhistes, ainsi que la notion de l’absence du moi, ou anātman, présente dans la théorie de l’enactement de Francisco Varela : « Le sujet comme foyer virtuel où viennent se croiser les rayons constitutifs du réel devient momentanément un moi réel. » (p. 27)

L’article le plus original, celui qui conclut le dossier, est écrit par Benoit Mauchamps, et fait un parallèle entre la notion de réincarnation et celle d’empreinte proposée comme nouveau principe de pertinence sémiotique par Jacques Fontanille dans Soma et Sema (p. 97). En fait, Mauchamps va bien plus loin en associant l’idée de projection des sens qui créent en quelque sorte le monde des choses avec celle de la projection filmique qui, « à un autre degré et dans une perspective référentielle, est le résultat de l’empreinte du monde naturel sur son support, lui aussi souvent faussement pris pour vrai » (p. 98). Pour illustrer son propos, il se sert du film Little Buddha (1993) de Bernardo Bertolucci et d’un documentaire, Unmistaken child (2008), réalisé par Nati Baratz, qui racontent la traditionnelle recherche de la réincarnation des tulkus, ou êtres éveillés, qui choisissent de renaitre pour guider les hommes vers l’éveil. L’exemple est frappant d’un point de vue d’une sémiotique bouddhique compte tenu de l’utilisation que font les moines d’indices et d’objets sur lesquels leurs défunts maîtres auraient laissé leur trace afin de se reconnaître une fois de retour au monde.

Le bouddhisme tibétain distingue en effet deux types d’esprits, la nature de l’esprit d’abord, appelée rigpa, et l’esprit ordinaire ensuite, ou sem, qui rappellent respectivement les concepts peirciens de priméité et de secondéité. Au même titre que la priméité, unité totale et englobante, sans limites ni parties, rigpa est la « […] conscience claire, primordiale, pure, originelle, à la fois intelligence, discernement, rayonnement et éveil constant. On pourrait dire qu’elle est la connaissance de la connaissance elle-même (SOGYAL RINPOCHE [(1993) 2003] : Le livre tibétain de la vie et de la mort, Paris, Éd. De la Table Ronde, p. 505) ». Au contraire, la secondéité, en concevant l’être de manière relative à autre chose introduit dans le monde une dualité […] La secondéité présente par conséquent quelques rapports avec le sem, « […] l’esprit discursif, dualiste, l’esprit qui pense, qui ne peut fonctionner qu’en relation avec un point de référence extérieur projeté par lui et faussement perçu (Ibid. : 105) ». (p. 97)

Le logicien américain, tout comme le linguiste suisse et l’ethnologue français, se serait-il un jour intéressé au bouddhisme en secret ? Ou bien est-ce, au contraire, le bouddhisme qui ratisse assez large dans sa compréhension du monde et de la réalité pour atteindre une part de toutes les sciences dans sa philosophie ? À la lecture du texte de Daniel S. Larangé, intitulé « Neurosémiotique et bouddhisme » (p. 31), et à l’instar des recherches menées par le Mind and Life Institute fondé par Adam Engel et Francisco Varela en 1987, on se rend compte non seulement que la sémiotique, mais aussi que la neuroscience et les sciences qui étudient la cognition en général, tirent un avantage considérable à étendre leurs recherches jusqu’aux méthodes contemplatives des moines tibétains. Ce qu’affirme le bouddhisme depuis 2500 ans est que l’esprit humain est doué d’un extraordinaire pouvoir de transformation de soi et de sa réalité. « Univers = Réalité + Imaginaire » (p. 33), résume Larangé en alliant les mathématiques au système holistique proposé par le bouddhisme.

Un peu avant Roland Barthes, dans un article intitulé Lo Zen e l’occidente paru en 1959, le sémioticien piémontais Umberto Eco s’était intéressé à la manière dont la « Beat generation » américaine des années 1950 avait réinterprété le bouddhisme zen. Les liens qui unissent la sémiotique à la philosophie bouddhiste ne datent donc pas d’hier et permettent encore d’interpréter notre monde comme un univers de signes qui, à leur tour, donnent un sens au vide primordial dans lequel prend racine toute cosmogenèse d’origine orientale.

Enfin, il est malheureux qu’une revue du calibre de Protée ait dû mettre fin à ses activités et qu’elle prive ainsi la communauté universitaire de son apport philosophique et sémiotique pour des raisons administratives. Malgré tout, grâce au site de diffusion électronique Érudit (www.erudit.org), les sémioticiens et dilettantes du monde entier ont toujours accès aux 13 derniers volumes de la revue, soit les publications de 1998 à 2011, en format PDF ou HTML.

Pour citer cet article 

PRUD'HOMME, François D., « Sémiotique et bouddhisme (revue Protée) », Cygne noir, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/semiotique-et-bouddhisme-protee> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

François D. Prud'homme est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur François D. Prud'homme.