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2015

Introduction à John Dewey de Joëlle Zask

Auteur·e 
Valérie SAVARD
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Texte intégral 

Joëlle ZASK, Introduction à John Dewey, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2015, 125 p.

L’Introduction à John Dewey que propose Joëlle Zask s’inscrit au sein d’un regain d’intérêt pour la pensée de ce philosophe, phénomène dont témoignent les trois autres essais du même type publiés chez Gallimard et Vrin au cours des seules années 2015 et 20161. La particularité du court texte de Zask dans le paysage philosophique a trait à sa nature proprement introductive. Dans cette visée, l’ouvrage est centré autour du noyau conceptuel qu’est, dans la réflexion de Dewey, l’interrelation de l’individu et du social. Abordant le développement et les conséquences de cette dernière dans l’évolution des travaux du penseur, Zask déroule ce fil rouge dans la philosophie politique du penseur jusqu’à sa conception plus précise de la démocratie radicale. Pour effectuer cette traversée, l’auteure a choisi d’articuler sa démonstration à partir de ce point terminal, minutieusement déplié à travers les cinq chapitres qui composent cette dense Introduction : la démocratie est la méthode de l’enquête, laquelle a un objectif pragmatique de transformation sociale par les individus qui subissent les décisions politiques (le public).

L’essai de Zask vise ainsi particulièrement à présenter le concept deweyien d’enquête dans son élaboration, et ce, sous trois angles principaux : « sa fonction sociale », les « services publics qu’elle rend », et « sa contribution irremplaçable aux pratiques de la démocratie » (p. 5). Ces angles sont informés par le statut spécifique que reconnaît Dewey à la philosophie.

D’une part, alors que les sciences sociales étudient des phénomènes directement, la philosophie analyse les croyances concernant ces phénomènes. D’autre part, la philosophie propose une réflexion sur les conditions logiques générales de la connaissance scientifique [...] Enfin, alors que chaque science sociale étudie de manière spécialisée un certain ordre de faits, la philosophie met en évidence la signification sociale de ces faits et leur portée sur les interactions sociales (p. 19).

L’auteure concentre son attention tout d’abord sur l’interaction entre l’individu et la société dans la philosophie de Dewey. Dans son premier chapitre, Zask aborde la pensée deweyienne au regard de penseurs politiques comme Ralph Waldo Emerson, Alexis de Toqueville et Graham Wallace, qui constituent les bornes de référence par lesquelles s’éclairent les réflexions d’un homme qui considère la politique comme « inséparable des mœurs » (p. 8). Or, une telle philosophie du social nécessite d’être inscrite dans son propre environnement d’émergence. Dans ce premier chapitre, qui développe plus largement le même sujet qu’elle aborde dans sa présentation de l’édition française du Public et ses problèmes, Zask contextualise principalement la philosophie sociale deweyienne par rapport au concept de Grande Société, originalement créé par Wallace pour désigner la conjoncture politique des années 1910.

Circonscrite par les trois processus qui caractérisent la Grande Société – corporateness, mondialisation, perte de contrôle des individus sur leur existence –, la philosophie de Dewey a pour tâche de restaurer le potentiel d’action du public ; elle a donc pour objectif de dépasser le discours théorique pour s’inscrire dans la sphère d’action sociale de manière pratique. Car « [l]e pouvoir d’agir et la liberté de l’individu ne relèvent pas du classique “libre arbitre de la volonté”, mais [...] du recours à des moyens existants, afin de modifier des situations réelles. Cela étant, la transformation des modes de vie et des situations vécues est loin d’être à la portée de tous » (p. 10). La tâche de l’intellectuel·le, dans ces circonstances, consiste à

[...] rechercher, de l’intérieur de la culture que le philosophe assume partager avec ses contemporains, les méthodes et les finalités qui permettent à ces individus de mettre leurs valeurs en perspective, de les choisir plus librement et de se débarrasser de celles qui les rendent involontairement complices de situations et de mécanismes qui les broient et les excluent de toute participation culturelle (p. 17).

Ce que Zask décrit comme la fonction pratique de la philosophie sociale de Dewey constitue en fait l’un des versants de la méthode pragmatique de William James, dont on peut déplorer que l’influence sur Dewey – revendiquée et manifeste – ne soit pas mentionnée ici2. Choix méthodologique s’il en est, puisque la longueur de l’ouvrage ne permet certes pas une étude extensive des ramifications conceptuelles qui traversent l’œuvre de l’Américain, cette extraction du dialogue pragmatiste laisse dans l’ombre certains rapports et concepts informant au premier plan les travaux de Dewey au profit d’une prolifération de références externes qui s’entremêlent parfois confusément. Cette approche adoptée par Zask la conduit à interroger les différences entre la critique culturelle de Dewey et celle des sciences sociales en général – et plus particulièrement celle promue par l’École de Francfort à la même époque – pour en conclure que la principale divergence se situe dans le traitement réservé à la question de la domination. De même, Zask évoque rapidement les discussions auxquelles cette conception donnera lieu subséquemment, entre autres chez Jürgen Habermas, Richard Rorty et Richard Shusterman.

Ce premier chapitre constitue le fondement pédagogique de l’essai sous plusieurs aspects : d’une part, c’est dans cette alternance entre projection et rétrospection que se déploient aussi les suivants ; d’autre part, Zask reviendra constamment par la suite aux notions mises en place dans ce chapitre, en un procédé explicatif dans lequel les informations ajoutées le sont toujours en surimpression des précédentes. Ce processus s’avère nécessaire en raison de l’absence d’un exposé théorique minimal au sujet du pragmatisme qui sous-tend l’ensemble de la réflexion deweyienne, mais est toutefois cause d’un ressassement de l’information qui alourdit le texte et tend à lasser le lecteur ou la lectrice.

Zask s’attache subséquemment à déployer les fondements de la philosophie politique de Dewey, laquelle s’oppose tant au libéralisme individualiste qu’à l’absolutisme collectiviste, par la prédominance de l’action et l’individualité de tou·te·s qui s’y inscrivent. La différence que cerne Dewey entre individualité et individualisme3 fait l’objet d’un examen particulier. La négation pragmatiste du sujet transcendantal est fondamentale à l’établissement d’une « démocratie radicale ». En effet, la croyance en un être « pré-fait » (already made)

[...] justifie une conception dualiste, qui oppose le privé au public, la personne privée au citoyen ou encore les activités privées aux affaires publiques. Ce dualisme justifie une représentation hiérarchique du monde social, tout en faisant obstacle à la dynamique de politisation sans laquelle ni la citoyenneté, ni la participation, ni la démocratisation des impasses sociales ne peuvent avoir lieu [...] (p. 28).

L’auteure situe de cette façon la critique de Dewey à l’encontre des « conceptions défendues par les économistes et les utilitaristes tels Smith, Bentham ou Mill, dont la psychologie atomiste et individualiste est pour Dewey “rudimentaire” » (p. 29), tout en déclarant par ailleurs que cette critique « anticipe celle qui sera formulée par les philosophes communautariens des années 1990 » (p. 29).

Les éléments définitionnels essentiels ayant été mis en place dans ces deux premiers chapitres, Zask fait du reste de l’ouvrage le terreau d’une démonstration de la continuité existant entre le concept d’expérience et celui d’enquête, et ce, afin d’expliciter leur lien avec l’action sociale et la démocratie radicale prônée par Dewey. Selon Zask, l’expérimentalisme est le terme « que Dewey retient dans la partie la plus récente de son œuvre, pour englober dans une même “logique” sa théorie de la connaissance, ses convictions éthiques et la nature de son engagement politique » (p. 40). Influencé par les thèses de Charles Darwin à propos de la double transformation de l’individu et de son environnement qui survient lors de l’expérience, Dewey utilise cette notion afin de dépasser le dualisme absolutiste (idéalisme/matérialisme) qui perdure dans les sciences sociales. Revenant aux théories de l’expérience de James et de Charles S. Peirce, Zask démontre bien la nécessité de l’expérimentalisme dans l’élaboration d’une action sociale possible. En effet, cette dernière repose sur une conception interactionniste des relations entre l’individu et son environnement. À cet égard, Zask reconstruit les différents paliers qui mènent de l’expérience individuelle – « comprise comme une expérimentation au cours de laquelle l’individu déploie une énergie spécifique qui provoque des conséquences concrètes » (p. 51, l’auteure souligne) – à l’enquête, c’est-à-dire à l’expérience cognitive. Or, citant Dewey, Zask explique que

[...] « toute enquête progresse à l’intérieur d’une matrice culturelle qui est en dernier ressort déterminée par la nature des relations sociales » [...] [t]oute enquête naît donc et se développe dans un environnement culturel et linguistique particulier, ce qui implique que les problèmes qui se posent, les outils intellectuels qui sont utilisés et les finalités orientant l’investigation sont tous contextuels et évolutifs. Corrélativement, toute investigation mène à des résultats qui affectent le milieu social en retour. Le culturalisme des activités intellectuelles et leur créationnisme sont deux aspects d’un processus interactif unique (p. 55).

C’est finalement à partir des conséquences pratiques de la connaissance et de l’enquête que Zask relie Dewey aux théories pragmatistes développées par Peirce et James, principalement autour des notions de processus et d’instrumentalisme. L’apport théorique de la philosophie sociale reconstruite, telle que la nommait Dewey, a donc à la fois une fonction normative et une fonction idéale, au sens où cet apport théorique doit pouvoir être adapté aux variations de la relation environnement-individu. Dans cette perspective, les termes « interaction », « expérience », « idéal » et « culture » appartiendraient à la même famille sémantique, celle qui fait de l’originalité de l’individu « une manière individuelle d’approcher un monde qui est commun à nous tous4 ».

En vue de boucler la boucle qui fait de la Grande Société le point de départ d’une philosophie de l’interaction individu-société, Zask aborde en dernier lieu l’expérience proprement politique défendue par Dewey tout au long de sa carrière : celle d’un privé qui n’est pas séparé du public ; celle d’un public défini par le caractère indirect des conséquences provenant d’autres interactions sociales qu’il subit ; celle d’un public qui doit se constituer comme tel, puisque « si le public doit procéder à l’identification de ses intérêts, que ce soit pour faire directement pression ou pour infléchir une politique publique en place, c’est aussi en raison du fait qu’il est le seul à être en position de le faire » (p. 101).

En déconstruisant puis reconstruisant chaque aspect de ce rapport privé-public, Zask démontre le caractère inextricable des dimensions sociale et politique de la philosophie de Dewey. Sont aussi disséminés à travers l’ouvrage, selon le mode habituel de la collection Repères, un ensemble d’encadrés didactiques relatifs à des courants ou des concepts philosophiques afférents. Si quelques-uns de ces blocs explicatifs semblent aller de soi, l’ensemble s’avère utile pour préciser certaines notions sans alourdir le texte et s’inscrit bien dans la visée d’un ouvrage d’introduction. Par ailleurs, chaque assertion référant dûment aux travaux de Dewey d’où elle origine, ce livre devient un petit guide de référence, une sorte de table des matières de l’ensemble de l’œuvre du philosophe et de certains de ses commentateurs, tels Timothy Kaufman-Osborn ou Robert B. Westbrook, à qui Zask ne craint pas de renvoyer à de multiples reprises. Cependant, si l’ouvrage de Zask permet aux novices de comprendre la philosophie de Dewey en la situant globalement dans le champ des sciences sociales, elle tend peut-être à trop extraire Dewey de ses liens avec ses confrères William James et Charles S. Peirce. À l’opposé, les textes de Jean-Pierre Cometti et de Stéphane Madelrieux se veulent généralement davantage un commentaire explicatif de certains aspects de la pensée de Dewey et déploient donc celle-ci dans un horizon conceptuel plus riche et plus nuancé, mais nécessitent de ce fait une connaissance de base du pragmatisme.

  • 1. Cf. M. FABRE, Éducation et humanisme. Lecture de John Dewey, Paris, Vrin, 2015 ; J.‑P. COMETTI, La démocratie radicale. Lire John Dewey, Paris, Gallimard, 2016 ; S. MADELRIEUX, La philosophie de John Dewey. Repères, Paris, Vrin, 2016.
  • 2. Selon James, l’évolution sociale est tributaire de deux facteurs : la puissance d’initiative et de création de l’individu, et le milieu social : « L’évolution sociale est la résultante de l’interaction de deux facteurs totalement distincts : l’individu, dont les apports particuliers dérivent du jeu de force physiologiques et infrasociales, mais qui conserve entre ses mains toute sa puissance d’initiative et de création; et, d’autre part, le milieu social avec son pouvoir d’adopter ou de rejeter l’individu avec ses dons tout à la fois. Ces deux facteurs sont essentiellement en faveur du changement. Sans l’impulsion de l’individu, la communauté stagne. Sans la sympathie de la communauté, cette impulsion s’éteint. » W. JAMES, La volonté de croire, trad. de l’anglais (États-Unis) par L. Moulin, Paris, Flammarion, 1916 [1897], p. 245-246.
  • 3. L’individualisme considère l’individu comme « le dépositaire de qualités originelles réputées spécifiquement humaines (libre arbitre, estime de soi, raison) » (p. 28) et entièrement libre dans ses choix associatifs. L’individualité, au sens de Dewey, implique au contraire que l’individu est tributaire de son environnement mais n’est pas réductible à celui-ci (p. 33).
  • 4. J. DEWEY, « Construction and Criticism », Late Works, vol. 5, 1929, p. 128; cité dans J. ZASK, Introduction à John Dewey, Paris, La Découverte, 2015, p. 66.
Pour citer cet article 

SAVARD, Valérie, «  Introduction à John Dewey de Joëlle Zask  », Cygne  noir, recension, avril 2017. En  ligne  : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/savard-zask2015> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Valérie Savard est étudiante à la maîtrise en études littéraires de l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur l'auteure.