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2018

Derrida. Une philosophie de l’écriture de Charles Ramond

Auteur·e 
Maxime PLANTE
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Texte intégral 

Charles RAMOND, Derrida. Une philosophie de l’écriture, Paris, Ellipses, coll. « Aimer les philosophes », 2018, 220 p.

Ce n’est pas chose facile que d’introduire à la pensée de Jacques Derrida. Y parvenir sans sacrifier les nuances d’une pensée complexe et sans céder aux simplifications outrancières qui font parfois la marque de commerce de ce type d’exercice littéraire l’est encore moins. C’est pourtant le défi que Charles Ramond se donne – et à mon avis relève – dans Derrida. Une philosophie de l’écriture. Publié aux Éditions Ellipses, le livre vient s’ajouter à une collection (« Aimer les philosophes ») dont l’objectif louable est d’introduire aux « classiques de notre tradition ». Ramond y poursuit l’œuvre pédagogique amorcée au début des années 2000 avec Le vocabulaire de Derrida1, puis avec l’ouvrage collectif Derrida : la déconstruction2,  volumes auxquels s’est ajouté récemment le Dictionnaire Derrida3.

Le présent ouvrage est divisé en cinq parties, dont un lexique (pour l’essentiel tiré du Dictionnaire Derrida) et des repères bibliographiques utiles pour une première approche de la littérature secondaire – gigantesque – sur Derrida. Il faut en outre saluer la décision pédagogique judicieuse d’insérer une partie (« Parcours en texte ») où sont présentés quelques vingt-cinq extraits de textes, chacun choisi en guise d’échantillon pour donner à lire le traitement derridien d’un thème ou d’une question particulière (la contresignature, la judéité, l’inconscient, Sartre, le droit, etc.). Cette partie complémente avantageusement le cœur de l’ouvrage, qui pour des raisons évidentes ne peut raisonnablement traiter de l’intégralité du corpus derridien.

En ouverture, Ramond propose une courte section contextuelle qui permet de situer Derrida (et son œuvre) au sein de son époque en faisant appel à des éléments biographiques (situation familiale, parcours professionnel et universitaire, polémiques autour de la déconstruction, etc.). Il s’agissait là d’un passage obligé, sans doute, sur lequel on ne s’attardera pas. La seconde partie de l’ouvrage, de loin la plus volumineuse (140 p.), propose un « Parcours en pensée », c’est-à-dire un itinéraire à travers la philosophie de Derrida. Il faut porter attention à cette formulation, qui indique déjà beaucoup, et d’abord qu’il s’agit de la somme d’un ensemble de choix : sur quels thèmes s’arrêter? quelles sont les attractions incontournables? selon quel fil conducteur? dans quel ordre de visite? Inévitablement donc, le choix du parcours détermine le paysage de la pensée qui sera donné à voir. Ces choix critiques et éditoriaux sont toujours les plus délicats pour le commentateur, car ils peuvent difficilement être justifiés en dernière instance. Par bonheur, il n’existe pas de règles pour encadrer ce qui compose le « paysage Derrida » typique! Cela ne nous empêchera pas néanmoins de soulever certaines questions à l’égard du « voyage organisé » qui nous est proposé.

Deux choix critiques influencent plus profondément le parcours de Ramond : (1) le parti pris, reflété par le titre, de présenter la pensée de Derrida sous l’angle d’une « philosophie de l’écriture » ; (2) la volonté – certains diront l’acharnement – de présenter Derrida comme un « philosophe classique ». Ce sont ces deux fils que nous suivrons maintenant.

« Parcours en pensée » s’ouvre sur une discussion sur la question de l’écriture en tant qu’elle joue un rôle structurant chez Derrida. Le rapport trouble, ambivalent et même paradoxal qu’entretient l’Occident avec la notion et la pratique de l’écriture, suggère Ramond, est « la source de toute la philosophie de Derrida » (p. 24, je souligne) et l’origine de son étonnement philosophique. Cette formulation a l’avantage de la clarté, mais le choix des mots est peut-être malheureux. Je ne suis pas certain que la caractérisation de la question de l’écriture en termes de source ou de point de départ soit réellement féconde pour éclairer sa fonction – qui en est une de structuration. La notion de source est philosophiquement obscure et Derrida n’a d’ailleurs jamais cessé de la critiquer chez Husserl. Surtout, on risque de sous-estimer la portée des concepts d’écriture et d’archi-écriture, en la réduisant à sa dimension sémiologique et en négligeant ses profondes implications phénoménologiques. C’est la raison pour laquelle j’ai préféré parler, dans un travail antérieur4, de transversalité pour caractériser le rôle pivot de l’écriture dans la pensée de Derrida. Malgré cette limitation, l’introduction du rapport parole/écriture ainsi que des grands thèmes organisateurs de la première période de la pensée de Derrida (métaphysique de la présence, logocentrisme, phonocentrisme, etc.) est convaincante ; nul doute qu’elle permettra une initiation « en douceur » à ces grands thèmes de la déconstruction derridienne.

Le second chapitre (« Grammatologie et linguistique ») représente probablement la pièce-maîtresse du livre de Ramond, qui possède de toute évidence une intelligence extrêmement fine du rapport de Derrida à la linguistique saussurienne. Le résultat est un chapitre très étoffé où est discutée la conception saussurienne du signe de même que la critique que fait Derrida de certaines de ses thèses (linéarité du signifiant, arbitraire du signe). C’est sans aucun doute le chapitre qui permettra le mieux aux sémiologues de se confronter à Derrida puisqu’ils se trouveront en terrain connu. On s’étonnera cependant peut-être d’y voir Ramond assimiler la grammatologie à un « projet » revendiqué par Derrida – après tout le livre éponyme qui aborde la question n’a-t-il pas tôt fait d’en montrer l’impossibilité de principe?

Malgré l’affinité évidente que pourront ressentir les sémiologues avec ce second chapitre, il serait dommage de s’y limiter. Le troisième chapitre propose d’aborder le rapport de Derrida à la philosophie du langage ordinaire. C’est l’occasion, bien sûr, d’introduire la lecture derridienne d’Austin, mais plus important encore, d’expliciter une série de notions qui jouent un rôle clé dans la pensée de Derrida : itérabilité (lien écriture-répétition-altération), contexte (rupture et greffe), signature, performatif, « citationnalité », notamment. À la différence de ce que permet un dictionnaire de concepts, l’intérêt de la lecture de Ramond est ici de présenter ces concepts dans leurs interrelations et de reconstruire la cohérence de leur enchaînement. Cela a une vertu pédagogique indéniable qu’il faut ici saluer. On ne peut insister suffisamment sur la portée de ce chapitre dans l’architecture générale de la lecture que propose Ramond de la « philosophie de l’écriture » derridienne. Bien qu’il ne le dise pas ainsi – et peut-être cela aurait-il mérité une mention plus explicite – la notion d’itérabilité n’est pas chez Derrida simplement posée à côté de celle d’écriture. Au contraire, on ne peut comprendre la fonction et les implications conceptuelles de l’écriture qu’à travers l’itérabilité qui en est la condition de possibilité. Aussi les chapitres 1 et 2 se trouvent-ils véritablement éclairés par le troisième, quand bien même il ne semble être qu’une variation sur un thème connexe.

Le quatrième chapitre (« De l’interprétation des textes ») s’intéresse comme il se doit au travail « déconstructeur » et à la manière bien spécifique qu’a Derrida de faire de la philosophie. Ramond cherche à réconcilier deux pratiques en apparence divergentes : la pratique universitaire de la philosophie (visible en particulier dans les premiers textes de Derrida) et la pratique plus littéraire (visible dès les années 1970), pour laquelle il a été critiqué, voire moqué. Ramond adopte ici une position inusitée, celle de présenter Derrida comme un « philosophe classique » (p. 35). Il s’agit là d’une prise de position louable – et risquée. Louable, car ainsi que Ramond le rappelle bien, la « “critique de la raison” fait depuis toujours partie de la philosophie la plus “classique” » (ibid.). En cela Derrida est bien un héritier légitime de la tradition philosophique. Risquée, la prise de position de Ramond l’est cependant dans la mesure où elle risque d’occulter la vigoureuse critique derridienne des moyens argumentatifs et de la forme philosophique « classiques ». Aussi, lorsque Ramond affirme que la déconstruction « ne se confond nullement, malgré les apparences, avec un discours littéraire ou non démonstratif » (p. 109), nous ne pouvons lui donner ni tort ni raison. S’il est relativement clair que le projet derridien ne se réduit pas à une entreprise littéraire, il est plus difficile de conclure qu’il s’agit d’un discours démonstratif au sens traditionnel du terme, organisé autour d’une thèse et d’arguments ayant pour fonction d’en prouver la véracité.

Cela est d’autant plus paradoxal et difficile à défendre que le quatrième chapitre a essentiellement pour but d’introduire la notion décisive d’indécidabilité, c’est-à-dire les moments où la raison en général n’est plus en mesure de produire une démonstration raisonnable (il faut choisir x parce que y). Ramond montre bien comment cette indécidabilité se joue de manière privilégiée au niveau du sens et de l’interprétation langagière, mais il faut se demander s’il est suffisant de décrire la déconstruction comme le travail qui consiste à relever les occurrences d’indécidabilité dans la langue pour les faire « proliférer » (p. 112). Encore aurait-il fallu ajouter que cette « prolifération » vise précisément à montrer – à performer – l’échec ou les limites de tout projet critique de type démonstratif. Peut-être y a-t-il là encore de la part de Derrida une étrange forme de démonstration – mais celle-ci n’est assurément plus « classique » au sens où l’entend Ramond. Le risque que court ici l’auteur en insistant trop sur le classicisme de Derrida – mais peut-être faut-il courir ce risque – est de neutraliser le potentiel disruptif de la pensée derridienne et de gommer ce par quoi elle diffère, justement, de la tradition. Le risque, quoi qu’il en soit, aurait probablement pu être mieux négocié.

Cela est d’autant plus dommage que la conclusion (« Deuil et survie dans l’écriture ») met en scène de façon remarquable, sous le thème de la survie et de la trace, les enjeux de la pratique même de la lecture et de l’écriture comme réappropriation d’un sens structurellement indécidable, mais sans jamais convoquer cette dernière notion explicitement. Cela aurait pourtant grandement contribué à clarifier le lien entre l’écriture et l’indécidabilité. Surtout, cela aurait contribué à faire apparaître le lien fondamental entre l’écriture, l’indécidabilité et les enjeux éthico-politiques qui ont mobilisé Derrida dans les deux dernières décennies de sa vie. À ce niveau, on ne peut qu’être frappé du silence quasi total de l’auteur sur l’aspect politique de la dernière partie de l’œuvre de Derrida – cela est d’autant plus frappant que Ramond a coordonné en 2007 un numéro de la revue Cités sur le thème « Derrida politique ».

On pourra déplorer que le propos de l’auteur s’en tienne résolument à la dimension langagière de la pensée de Derrida. On objectera peut-être que la collection dans laquelle s’inscrit l’ouvrage vise à offrir une « lecture personnelle » des philosophes étudiés et on aura raison. On peut cependant se demander s’il n’aurait pas fallu, au minimum, marquer les lieux de l’œuvre derridienne où les thématiques langagières (linguistique, littérature, philosophie du langage, etc.) ouvrent vers d’autres domaines (psychanalytique, éthico-politique, phénoménologique), plutôt que d’y renvoyer uniquement à travers la partie « Parcours en texte ». Le paysage de la pensée derridienne que Ramond nous fait découvrir aurait ainsi sans doute gagné en nuances. Surtout, cela aurait permis de baliser les nombreux chemins de traverse présents dans la pensée de Derrida, qui croisent et enrichissent l’itinéraire déjà admirable qui nous est proposé par ce livre.

  • 1. C. RAMOND, Le vocabulaire de Derrida, Paris, Ellipses, 2001.
  • 2. C. RAMOND (dir.), Derrida : la déconstruction, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Débats philosophiques », 2005.
  • 3. C. RAMOND, Dictionnaire Derrida, Paris, Ellipses, 2016.
  • 4. M. PLANTE, La question de l’écriture dans l’œuvre de Jacques Derrida, thèse de doctorat en sémiologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2017. En ligne : <https://archipel.uqam.ca/10463/1/D3247.pdf>.
Pour citer cet article 

PLANTE, Maxime, « Derrida. Une philosophie de l’écriture de Charles Ramond », Cygne noir, recension, avril 2019. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/recension/plante-ramond2018> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Maxime Plante est docteur en sémiologie. En savoir plus sur Maxime Plante.