Ouvrages parus en 
2013

Métaphonies. Essai sur la rumeur de Jean-Luc Evard

Auteur·e 
Simon LABRECQUE
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Texte intégral 

Jean-Luc EVARD, Métaphonies. Essai sur la rumeur, Trocy-en-Multien, Éditions de la revue Conférence, coll. « Essais », 2013, 208 p.

Il me semble d’abord devoir rendre compte de la matérialité de ce livre. En effet, c’est d’abord de cette matérialité que le lecteur ou la lectrice fera l’expérience en se retrouvant avec le livre entre les mains – après avoir fait l’expérience peut-être toujours préliminaire de la rumeur qui accompagne sa publication et qui l’aura poussée à dénicher l’opuscule. Les éditions de la revue Conférence affirment se soucier du livre en tant qu’objet, matière durable impliquée au plus près dans la lecture. Ce souci s’incarne ici dans une typographie fine et efficace, mais surtout dans un papier remarquable, à la fois solide et léger, d’une texture lisse et douce et d’une couleur crémeuse et mate qui sert bien l’encre noire des caractères imprimés. Tous ces éléments rendent Métaphonies agréable à porter et à feuilleter, à parcourir et travailler. Qui apprécie ces évocations phénoménologiques d’un beau livre et ne se sent pas trop malicieusement détourné d’un « contenu véritable » ou théorétique, de la raison ou du « point » de l’ouvrage, par ce qui peut sembler n’être qu’une série de remarques anecdotiques sur ses « formes » et ses surfaces, est, je crois, d’emblée disposé à apprécier l’écriture à la fois allusive et rigoureuse de Jean-Luc Evard.

Le pari de l’auteur, connu pour son travail d’historien des idées sur la culture judaïque, l’antisémitisme et la République de Weimar, ainsi que pour ses traductions de l’allemand, est que l’objet « rumeur » exige (dans sa généralité du moins) un mode d’écriture particulier, une approche ou un traitement que je qualifierais de « rumoristique ». En effet, il faut se rendre sensible aux multiples bruits qui courent, sans origine déterminable et éventuellement sans fin, qui croissent et croassent par le milieu à propos de la rumeur elle-même – aux métarumeurs. Si l’on tient à synthétiser en une phrase l’enjeu du livre, on dira qu’il y va d’une confrontation entre le commencement de la Genèse (« la terre était tohu-bohu », ou Bruit) et le commencement de l’Évangile selon Jean (« Au commencement était le Verbe »). Plus précisément, il y va d’un parti pris en faveur du premier commencement face à la puissance prédominante du second dans la pensée occidentale, que l’auteur qualifie de logocentrique et logomachique. À une pensée du logos (mais aussi de l’œil, de la vision), l’auteur oppose et préfère une pensée de la phonè (de l’écoute, de l’oreille, voire du corps entier comme lieu de résonances et de bruissements, sans paupières). La préférence d’un sens à un autre est un trope assez commun, surtout lorsqu’il est question de moduler la dominance de la vision. L’intérêt de l’ouvrage réside surtout dans sa façon d’exposer l’importance de l’ouïe en montrant que, précisément, ce sens est fort moins négligé qu’on pourrait le croire en écoutant d’une oreille distraite les multiples énoncés qui circulent quant à ce qu’on nomme l’optocentrisme, l’ophtalmocentrisme ou l’occulocentrisme, entremêlé au logocentrisme. Le livre suggère que cette dominance est elle-même une rumeur peu ou mal fondée.

La « préférence » de l’ouïe n’est bien entendu pas présentée comme le fait d’un simple penchant personnel ou subjectif, mais plutôt comme le résultat objectif d’une écoute attentive qui décèle la force inentamée du bruit, de la rumeur, de ce qu’on nomme parfois l’irrationnel, par rapport à la supériorité déclarée ou voulue de la parole raisonnable, de la ratiocination vocale jugée seule à même de faire science contre l’opinion (dont le règne immémorial est sans cesse déploré). Oblitérer la « quatrième personne » en jeu dans des énoncés inassignables comme « il pleut », par exemple, montre déjà l’anthropocentrisme de l’attribution d’un privilège au logos par rapport à un monde qui est d’abord et en bout de ligne phonè. Pour l’auteur, les sciences du langage se révèlent ainsi « trop humaines » pour saisir l’inhumain, voire le démoniaque qu’est la rumeur, le ni vrai ni faux caractérisant « l’économie littéralement diabolique de la rumeur : avec la même constante spontanéité, elle épouse, dans les phénomènes sous lesquels elle apparaît et transparaît, une détermination et son contraire » (p. 113). À mon sens, cette caractérisation de la rumeur et le dépliage de son mode singulier de propagation par contagion et variations d’intensité sont les éléments qui intéresseront le plus la sémiotique dans cet ouvrage. Par ailleurs, la méthode de pliages, de dépliages et de replis baroques mise en œuvre dans l’essai devrait également donner à penser.

C’est en effet par des mouvements répétés de dissémination, d’encerclement puis de rabattement ouvrant vers d’autres pistes, d’autres harmoniques à suivre que l’essayiste resserre son questionnement, qui est sa proie véritable. Dans la première partie, intitulée « Nappes acoustiques », Evard en arrive d’abord à demander :

que se passe-t-il – voici maintenant notre question et sa première forme méthodique – si nous posons, à l’encontre du préjugé biblique et philosophique qui intronise le logos en clef de voûte des univers, que le Verbe est la gangue, et l’inouï le métal précieux? Que se passe-t-il quand, plutôt que de vouloir arracher à tout prix le logos à la Nature et d’en faire le départ royal et transcendant de la Culture, nous nous demandons ce qu’elles ont en partage et d’analogique? (p. 23-24).

Après avoir éprouvé quelques conséquences de ce déplacement expérimental, dont le caractère substantiel d’un « excédant » accompagnant tout flux de communication, l’auteur en vient toutefois à énoncer qu’un simple renversement en faveur du Bruit comme ce qu’il y a de plus intime et de plus étranger à la fois ne saurait suffire à cerner les ressorts de la rumeur. Il affirme qu’ironiser sur la question de quelle mesure au juste permet de qualifier ainsi cet « excédant » comme tel suffit à montrer

que nous n’avons fait qu’approcher le phénomène ; que nous ne pourrons d’ailleurs jamais faire mieux puisque nous-mêmes en sommes partie constituante, et qu’oublier ou censurer le fait de notre propre intervention au titre d’observateur au sein du dispositif reviendrait à substituer à l’anthropomorphisme dont nous nous sommes affranchis au départ un anthropomorphisme second, celui du préjugé précritique qui s’imagine entrevoir un jour un monde pur objet sans horizon, débarrassé des ombres qu’y projette la conscience réflexive, toujours rétroactive (p. 65).

Dans la deuxième partie, « L’écho, le cantique », articulée autour du mythe d’Écho et de Narcisse et d’une relecture reléguant ce dernier (voyeur réflexif) à l’arrière-plan pour privilégier les problèmes rendus audibles grâce à la première (privée de parole), l’auteur en vient à travailler la question de l’écart entre perception et hallucination, entre ce qui s’avère et ce dont l’avènement même fait question, pour caractériser la conscience comme une rumeur (p. 110). Selon Evard, l’« intervalle ténu a valeur de seuil d’incertitude, il balise aussi, je cerne là ma question cardinale, la marge où se fomente l’anarchie des sens inséparable des phénomènes de rumeur » (p. 108). Que les phénomènes de rumeur résultent d’une désorientation, d’une anarchie des sens, de rapports déréglés ou plutôt non réglables entre la vision et l’ouïe, entre l’évidence et le bruissement, serait en vérité « le premier questionnement philosophique possible à partir de la complexité donnée à l’intuition par l’épisode mythique » (p. 127) d’Écho, qui a toujours le dernier mot, mais un mot qui, précisément, n’est jamais proprement le sien.

Ce n’est qu’à la fin de la troisième et dernière partie de l’ouvrage, « Moteurs de rumeurs », que l’auteur en arrive à une définition de ce qu’il appelle rumeur (p. 192-193), après avoir dégagé « l’impensé optocentrique du logocentrisme inhérent à la tradition philosophique [qui] amène ainsi – second temps de notre méditation de la rumeur – à renouveler notre question initiale » (p. 156). Ce renouvellement consiste à se redemander pourquoi, étant donné ce privilège de la vision et de la parole, documenté par plusieurs références philosophiques, sociologiques, littéraires et poétiques, « l’économie maligne des rumeurs n’en est nullement affectée » (p. 157). Pourquoi la rumeur demeure-t-elle si forte, phénomène omniprésent et protéiforme, malgré les tentatives répétées de déflation du sens et du non-sens? Cette force inentamée est elle aussi documentée par un corpus très divers, qui inclue et continue tout à la fois les travaux de Michel Serres sur la figure d’Hermès. Selon l’auteur, la force de la rumeur s’explique par comment « au-delà de l’apparaître et du disparaître nous habitons déjà des harmoniques. L’au-delà des métaphysiques et des théologies est en réalité un déjà-là » (p. 159), l’antécédence même d’un potentiel d’inflation inhérent à la vie sociale des signes. Celui ou celle qui, un peu comme Evard lui-même, est en mesure de présenter et représenter « que l’au-delà est ce déjà-là » (p. 160), est qualifié de « charismatique », d’« orphique ». Toutefois, d’une manière qui rappelle Peter Sloterdijk (absent de l’ouvrage), Évard considère qu’« [e]st littéralement diabolique (et d’autant plus séduisant) le dispositif qui ne nous isole de la profusion du monde que pour nous immerger dans la sonorité ascétique des monastères ou ermitages » (p. 183), qui deviennent eux-mêmes foyers de mille rumeurs.

S’il y a une science possible des rumeurs c’est dans la mesure où la production de savoir comprend ses propres aspects rumoristiques. Plutôt que de regretter une sortie impossible hors de la multiplicité des rumeurs, l’ouvrage invite à se mettre au travail, à l’écoute, car Evard montre bien, ici et dans ses autres textes, que toutes les rumeurs ne se valent pas pour autant – il faut peut-être en bloquer certaines et aider d’autres à circuler.

 

Pour citer cet article 

LABRECQUE, Simon, « Métaphonies. Essai sur la rumeur de Jean-Luc Evard », Cygne noir, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/metaphonies-essai-sur-la-rumeur-evard> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Simon Labrecque est stagiaire postdoctoral à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. En savoir plus sur Simon Labrecque.