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2016

Materiality and Subject in Marxism, (Post-)Structuralism, and Material Semiotics de Johannes Beetz

Auteur·e 
Alban LOOSLI
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Texte intégral 

Johannes BEETZ, Materiality and Subject in Marxism, (Post-)Structuralism, and Material Semiotics, Londres, Palgrave Macmillan, 2016, 140 p.

Affilié au Centre for Applied Linguistics (CAL) de l’Université de Warwick (Angleterre), Johannes Beetz est spécialiste des études discursives. Son livre, intitulé Materiality and Subject in Marxism, (Post-)Structuralism, and Material Semiotics, paru en 2016 aux éditions Palgrave Macmillan, porte bien son nom. En effet, afin de souligner les continuités et les discontinuités épistémologiques relatives aux approches étudiées, cet ouvrage tente de réaliser une généalogie non exhaustive des concepts de matérialité et de subjectivité. Cet objectif est motivé par le constat suivant :

De nos jours, le sujet semble décentré dans et par le langage, scindé en deux par l’inconscient, déformé par les forces sociales, gouverné par l’idéologie, et est perçu soit comme ayant succombé à la condition postmoderne, soit comme n’ayant jamais existé en première instance (p. 1, ma traduction).

Face à ce constat, Beetz rappelle que les théories de la subjectivité dépendent fréquemment d’une conceptualisation de la réalité matérielle constituant le sujet. Sous cet angle, l’auteur affirme que le nouveau matérialisme (en anglais : New Materialism) fait preuve d’un déficit théorique vis-à-vis des notions de subjectivité et de matérialité1. Dans ce contexte, ce livre entend se pencher sur l’évolution épistémologique du couple sujet/matière dans divers courants de pensée (à savoir le rationalisme cartésien, l’idéalisme allemand, le marxisme, le structuralisme, le poststructuralisme et la sémiotique matérielle) tout en proposant, au regard de cette évolution, des regroupements inédits et surprenants. À titre d’exemple, Beetz rassemble le structuralisme et le poststructuralisme dès le titre, en parlant de (post-)structuralisme, car ils possèdent à ses yeux une caractéristique commune : la décentralisation du sujet dans et par le langage. Néanmoins, avant de présenter les faits marquants de l’ouvrage, il importe de préciser que celui-ci arbore une structure chronologique et qu’il se divise en cinq chapitres principaux.

Le premier chapitre intitulé « Prelude: The Cartesian Subject and German Idealism » commence par une présentation des écrits de René Descartes, Emmanuel Kant et G. W. F. Hegel. Un choix judicieux, puisque le concept moderne de subjectivité émerge avec le rationalisme cartésien, à travers la maxime cogito ergo sum (« je pense donc je suis ») proclamée par Descartes dans le Discours de la méthode (1637). L’auteur démontre que cette maxime est fondée sur l’ontologie tripartite suivante : res extensa (matière), res cogitans (pensée) et Dieu. Selon Descartes, il y a donc, d’un côté le monde matériel et de l’autre le monde idéationnel. La dichotomie créée repose sur l’autonomie du sujet pensant, résultant de sa conscience de soi garantie par Dieu. Suivant cette ontologie, l’idéationnel prime sur le matériel. Une caractéristique que l’on retrouvera, selon Beetz, dans l’idéalisme transcendantal de Kant et dans l’idéalisme absolu de Hegel, qui postulent tous deux une séparation nette entre le corps et l’esprit ayant pour fondement l’indivisibilité du sujet. Toutefois, l’auteur relève également plusieurs divergences entre les systèmes kantien et hégélien. En effet, Beetz rappelle que pour Hegel la raison est historique plutôt qu’universelle et immuable, contrairement à ce qu’affirmait Kant. Néanmoins, tous deux prétendent que le sujet se construit dans l’intersubjectivité.

À rebours de cette conception du sujet, le deuxième chapitre intitulé « The Materiality of Conditions and the Subject of Ideology » se penche sur la genèse du courant matérialiste, dont Ludwig Feuerbach est le chef de file2. Selon Beetz, ce philosophe considère que la réalité matérielle est un objet d’observation et de contemplation passive, dissocié de toute activité pratique. Tandis que le sujet issu de l’idéalisme allemand influence activement le monde matériel environnant, bien que sa constitution interne résulte d’une activité mentale et non d’une pratique ou d’une activité sensible, le sujet conçu par Feuerbach est déterminé par le monde matériel sans être activement impliqué dans la production et le changement de ce dernier. Dans ce contexte, Beetz interprète le matérialisme historique de Karl Marx comme une réponse à trois courants philosophiques : l’idéalisme, qui s’articule autour d’un sujet abstrait et désincarné ; le matérialisme classique, qui s’appuie sur un sujet passif et une catégorisation restrictive de la matière ; le matérialisme positiviste, qui nie la dimension pratique et sensible de la matière, au profit de la logique. En effet, l’auteur rappelle que, dans les écrits de Karl Marx, le mot « matérialité » correspond surtout à ce qui n’est pas idéel ou idéationnel, ce qui lui permet d’identifier plusieurs modalités de la matérialité associées à divers modes de production.

Dans la terminologie marxiste, les modes de production sont la combinaison des forces productives et des relations de production, dont les intérêts peuvent s’avérer contradictoires et sont essentiellement dictés par l’économie. Selon Beetz, l’infrastructure (ou la base matérielle) désigne les conditions de production, les forces productives et les rapports de production ; et la superstructure désigne l’ensemble des idées d’une société, soit ses productions immatérielles3. Or, Marx considère que les modalités de l’échange, les relations de propriété et la division du travail ont une influence décisive sur la formation idéologique du sujet et que le capitalisme découle d’un ordre symbolique spécifique, qui se concrétise dans un double mouvement allant de la réification des rapports sociaux à la personnification des choses. À ce titre, Beetz souligne que le sujet décrit par Marx est dépendant de la vente et de l’achat de marchandises, bien qu’il ait une influence sur les modalités de la matérialité : ce qui engendre des conflits idéologiques entre les classes sociales. Un autre aspect important de la théorie marxiste réside dans le concept d’aliénation, qui présuppose une essence intérieure et universelle du sujet. Cependant, Beetz soutient que Marx n’aurait pas répondu à l’interrogation suivante : comment le sujet est-il construit ou constitué?

Cette interrogation se retrouvera dans les travaux de Louis Althusser4 et de Fredric Jameson5, que l’auteur présente dans le troisième chapitre intitulé « Structural Causality and Material Ideology ». Beetz expose les révisions importantes que ces deux penseurs ont apportées à la théorie marxiste. Il montre alors comment Althusser en est venu à affirmer que l’idéologie représente la relation imaginaire des individus à leurs conditions matérielles d’existence, que l’idéologie interpelle les individus en tant que sujets et enfin que les appareils idéologiques et répressifs d’État les poussent à se conformer à l’idéologie dominante. En d’autres termes, le sujet constitue l’idéologie et l’idéologie constitue le sujet. Le sujet n’est donc pas monadique, mais décentré et non unifié. En outre, l’auteur explique comment Althusser et Jameson ont décrit les modalités de la matérialité. Premièrement, la matérialité positive désigne chez eux la matière au sens strict du terme, qui n’est pas faite d’objets isolés destinés à une contemplation passive. Deuxièmement, ils considèrent que les objets tangibles ne sont pas les seuls à appartenir au monde matériel, une catégorie dans laquelle ils incluent aussi les processus et les pratiques. Cette deuxième catégorie comprend donc les processus de déplacement, de mutation et de transformation en tous genres. Troisièmement, la matérialité objective ou effective désigne chez eux les relations sociales exprimées dans leurs aspects factuels.

Le quatrième chapitre intitulé « The Materiality of Language and the Decentred Subject » s’attache à restituer l’héritage saussurien et son influence sur les théories structuralistes et poststructuralistes, que Beetz regroupe sous le terme (post‑)structuralisme. Il commence alors par présenter la théorie sémiologique qui, en considérant que les systèmes de signes se perpétuent grâce à un processus différentiel, exclut toute correspondance avec le monde physique et préconise l’arbitraire du signe. L’auteur rappelle également que le structuralisme et le poststructuralisme tendent à généraliser le modèle linguistique saussurien à tous les phénomènes, en considérant que ceux-ci seraient comparables à la structure du langage. L’innovation (post-)structuraliste repose sur l’axiome suivant : le sujet pense et construit son rapport au monde matériel dans et par le langage, qui est une structure préexistante. Dès lors, le sujet a recours au langage autant que le langage a recours au sujet. Il en résulte, une fois de plus, un sujet décentré et non unifié, mais cette fois non en raison de l’idéologie résultant des modes de production, mais en raison des propriétés qui sont conférées au langage. Deux idées centrales font surface dans ce chapitre : la mort de l’auteur, qui indique un tournant dans la conceptualisation de la subjectivité, et les prémisses d’un sujet dominé par un ordre du discours, vis-à-vis duquel le sujet est contraint de se positionner.

Le cinquième chapitre intitulé « Material Semiotics and the Rhizomatic Subject » attire notre attention sur la sémiotique matérielle, un regroupement théorique que l’auteur emprunte à John Law6. Beetz affirme alors que la théorie de l’acteur-réseau ne serait qu’une sous-partie de la sémiotique matérielle, telle que développée par Michel Callon, Bruno Latour, John Law, Donna Haraway ou encore Annemarie Mol. Selon Beetz, parler de sémiotique matérielle permet de souligner deux traits que partagent ces théories. Premièrement, elles conçoivent les concepts de subjectivité et de matérialité comme des effets relationnels. Deuxièmement, elles analysent les faits sociaux empiriquement, à travers des échanges sémiotiques d’ordre matériel qui résultent d’assemblages et qui s’articulent autour de pratiques productives et performatives, dont la nature est hétérogène et contingente. En cela, elles portent attention à la sensitivité qui caractérise les réseaux d’acteurs, en étudiant les traces matérielles qu’ils émettent afin de reconstituer les pratiques et les processus desquels ils découlent.

Du reste, ces approches suspendent les dichotomies traditionnelles telles que sujet/objet, matériel/immatériel ou humain/non-humain et se méfient beaucoup des réifications généralisatrices que peuvent recouvrir certains mots. Selon Beetz, la sémiotique matérielle repose sur le postulat suivant : les processus, les pratiques et les relations ne peuvent être décrits qu’en rapport avec les instruments narratifs qui les coproduisent et sont alors envisagés comme des acteurs, des actants, des hybrides et des rhizomes suivant des programmes d’action et d’association avec les autres entités qui, dans la mesure où elles sont indifférenciées, regroupent aussi bien des objets, des sujets, des actions, etc. Par ailleurs, les programmes d’action répondent à une trame temporelle rhizomatique. Autrement dit, aucune entité (pas même le sujet) ne possède de qualités inhérentes et intrinsèques, puisque toutes les qualités découlent d’une agentivité avec d’autres entités. Selon l’auteur, la sémiotique matérielle s’articule autour d’un sujet fantomatique qui n’est pas nié, mais suspendu, voire mis à l’écart pour révéler d’autres aspects de la vie sociale. À juste titre, Beetz souligne que l’édifice théorique de la sémiotique matérielle repose sur un dévoiement conceptuel du carré sémiotique de Greimas qui, quant à lui, tenait compte de la distinction sujet/objet. La sémiotique matérielle repose donc, selon Beetz, sur une matérialité relationnelle, qui n’interprète la matière qu’à travers sa dimension relationnelle et différentielle, en s’attelant à décrire la dimension empirique des processus de matérialisation.

En dépit de la pertinence et de la justesse historique et théorique de l’ouvrage, l’auteur semble être passé à côté de plusieurs reconfigurations essentielles du couple sujet/matière advenues entre le XVIIe et le XXIe siècles. Ce manquement s’explique par les mouvements de pensée qu’il a choisi d’étudier, qui en servant de structure préalable à l’ouvrage représentent des œillères thématiques masquant les mutations conceptuelles fondamentales du couple sujet/matière. En effet, comment peut-on uniquement situer l’œuvre de Marx par rapport à celles de Feuerbach et de Hegel, ce qui revient à omettre toute la conceptualisation du sujet issue de la théorie libérale d’Adam Smith, de Bernard Mandeville ou encore de Thomas Hobbes? De plus, il aurait été préférable que Beetz mentionne, ne serait-ce que brièvement et à titre informatif, les apports du pragmatisme, car en s’inscrivant dans le sillon de la philosophie empirique initiée par John Locke et le sensualisme de Thomas Reid, il est véritablement le courant précurseur de la reconceptualisation du couple sujet/matière. 

Dans un même ordre d’idées, comment peut-on parler des rapports existant entre le sujet et le langage sans aborder les travaux de Wilhelm von Humboldt, qui a été le premier linguiste à s’intéresser explicitement à cette question? Ou encore, comment peut-on parler de la suspension du sujet opérée par la sémiotique matérielle, sans préalablement exposer l’œuvre de Niklas Luhmann? En effet, la sémiotique matérielle peut aussi être interprétée comme une extension de la théorie des systèmes et de la cybernétique, qui ont été les premiers mouvements de pensée à avoir suspendu le concept de sujet, en déconstruisant le concept d’intersubjectivité. En somme, Materiality and Subject in Marxism, (Post-)Structuralism, and Material Semiotics est un livre particulièrement utile pour ceux qui s’intéressent au couple sujet/matière, car il résume brillamment et avec clarté l’évolution de cette distinction philosophique dans les approches sélectionnées. Toutefois, le fil d’Ariane chronologique qui sous-tend l’argumentaire de l’ouvrage est parcellaire et peut conduire à des jugements hâtifs sur l’évolution globale du couple sujet/matière. En conséquence, la lecture de ce livre gagne à être accompagnée d’autres ouvrages traitant de la même problématique dans une perspective sociohistorique plus affinée, comme l’Archéologie du sujet en trois tomes d’Alain de Libera7, ainsi que l’ouvrage collectif The Concept of Matter in Modern Philosophy dirigé par Ernan McMullin8.

  • 1. D. H. COOLE & S. FROST, New Materialisms: Ontology, Agency and Politics, Durham, Duke University Press, 2010.
  • 2. L. FEUERBACH, Zur Kritik der Hegelschen Philosophie, Berlin, Aufbau-Verlag, 1955.
  • 3. K. MARX & F. K. ENGELS, L’Idéologie allemande, Millau, Les Éditions sociales, 2012.
  • 4. L. ALTHUSSER, Sur la reproduction, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Actuel Marx Confrontations », 2011.
  • 5. F. JAMESON, Postmodernism, or, The Cultural Logic of Late Capitalism, Londres, Verso, 1991.
  • 6. J. LAW, « Actor Network Theory and Material Semiotics », texte non publié, version du 25 avril 2007. En ligne : <http://www.heterogeneities.net/publications/Law2007ANTandMaterialSemiotics.pdf>.
  • 7. A. DE LIBERA, Archéologie du sujet, 3 tomes, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 2007-2014.
  • 8. E. McMULLIN, The Concept of Matter in Modern Philosophy, Notre Dame (IN), Notre Dame University Press, 1978.
Pour citer cet article 

LOOSLI, Alban, « Materiality and Subject in Marxism, (Post-)Structuralism, and Material Semiotics de Johannes Beetz », Cygne noir, recension, janvier 2019. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/loosli-beetz2016> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Alban Loosli est doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur Alban Loosli.