Ouvrages parus en 
2015

Le Signe des trois. Dupin, Holmes, Peirce d'Umberto Eco & Thomas Sebeok

Auteur·e 
Simon LEVESQUE
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Texte intégral 

Umberto ECO & Thomas SEBEOK (dir.), Le Signe des trois. Dupin, Holmes, Peirce, trad. de l’anglais (États-Unis), abréviations, notes et index sous la dir. de Viviane Huys & Denis Vernant, par Rémi Clot-Goudard, Estelle Diksa-Grand, Viviane Huys & Denis Vernant, préface de Jean-Marie Klinkenberg, Liège, Presses universitaires de Liège, 2015 [1984].

Que peut-on attendre d’une traduction que l’on n’attendait plus? Qu’est-ce qui fait la valeur d’une traduction d’un livre paru il y a trente ans? Le transport d’un texte dans une autre langue suffit-il pour en actualiser le contenu? L’ouvrage codirigé par Thomas A. Sebeok et Umberto Eco, The Signs of Three, a paru aux États-Unis en 1984, mais ce n’est qu’aujourd’hui qu’il nous est donné de le lire dans sa première traduction française. Si cet ouvrage suscite de l’intérêt dans l’Hexagone, on soupçonne que ce soit davantage en raison de l’un de ses deux coauteurs, Eco, que de l’autre, Sebeok. Le premier y est, en effet, beaucoup plus connu que le second. La proximité et le succès populaire des productions littéraires de l’Italien ont sans doute contribué à faire de lui une célébrité dont l’aura déborde largement et depuis longtemps déjà des seuls cercles de la sémiotique et des études littéraires. Si la contribution d’Eco à la discipline sémiotique ne peut être minimisée – on le compte parmi les fondateurs, en 1969, de l’Association internationale de sémiotique (IASS/AIS), dont il a organisé le tout premier congrès international, en 19741 –, celle de Sebeok est aussi importante, sinon plus encore. Méconnu dans le monde francophone, Sebeok a pourtant laissé une marque indélébile dans le champ des études sémiotiques, notamment en raison des liens intellectuels qu’il a su établir tout au long de sa carrière avec des chercheur·e·s d’horizons divers, dispersé·e·s en de nombreux pays. Au premier chef, on lui doit d’avoir orchestré la mise en place du paradigme biosémiotique contemporain. Il fut proche de Roman Jakobson, exégète de Charles S. Peirce et de Charles W. Morris. Linguiste spécialiste des langues finno-ougriennes, il facilita le rapprochement entre les États-Unis et l’école de Tartu-Moscou (en pleine Guerre froide), mais aussi avec Imatra, en Finlande, où fut fondé l’Institut international de sémiotique (ISI) en 1988. Dès son accession à la direction du département de linguistique de l’université d’Indiana à Bloomington, il renomma son unité pour inclure la sémiotique dans l’intitulé de celle-ci. C’est à ce titre qu’il publia des dizaines d’ouvrages sous son nom aux Presses de l’université d’Indiana (dont celui codirigé avec Eco n’est pas le plus remarquable) et des centaines à titre d’éditeur de collections (notamment Approaches to Semiotics, chez De Gruyer Mouton) et d’éditeur en chef de la revue Semiotica entre 1969 et 2001. On se réjouit donc de pouvoir lire, pour la toute première fois, Sebeok en français2.

Le Signe des trois réunit plusieurs contributions autour d’un projet commun : effectuer un rapprochement heuristique entre, d’une part, la méthode abductive peircienne et, de l’autre, les méthodes d’enquête du célèbre personnage fictionnel d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, et d’autres détectives et investigateurs, dont le Dupin d’Edgar Allan Poe. Ainsi en va-t-il du texte de Sebeok et Jean Umiker-Sebeok, « “Vous connaissez ma méthode” : Juxtaposition de Charles S. Peirce et de Sherlock Holmes » (d’abord paru dans Semiotica3 en 1979, puis réédité en plaquette en 19804), où sont dépeints de manière croisée un Peirce en « détective consultant » et un Holmes en « sémioticien consultant ». Mais le programme de l’ouvrage dépasse rapidement l’horizon de ce simple rapprochement pour interroger la puissance de la méthode abductive face à la découverte scientifique, notamment dans le texte de Gian Paolo Caprettini, « Peirce, Holmes, Popper » (p. 155-175), ou sa cohérence par rapport à la logique moderne, comme s’y attardent les textes de Jaakko Hintikka, « Sherlock Holmes formalisé » (p. 195-203) et de Jaakko Hintikka et Merrill B. Hintikka, « Sherlock Holmes affronte la logique moderne5  » (p. 177-194). D’autres textes constituent davantage des études appliquées, proches de la littérature ou de la criminologie, tels « Le cœur du modèle policier : Charles S. Peirce & Edgar Allan Poe » (p. 205-223) par Nancy Harrowitz ou « Sherlock Holmes : un psychologue social appliqué6 » (p. 74-100) par Marcello Truzzi.

De manière générale, tous partent d’exemples textuels et de problèmes relatifs à des enquêtes fictionnelles pour ensuite verser dans la théorie peircienne sur l’abduction et ainsi l’éclairer d’une manière particulière. « Deviner ou ne pas deviner? » par Massimo A. Bonfantini et Giampaolo Proni en est un bon exemple. Partant de la structure de l’enquête dans Une étude en rouge de Conan Doyle, l’article se termine par une tentative de typologie de l’abduction et une critique (très faible, car peu étayée) de la doctrine de l’évolution naturelle de Peirce. On reconnaîtra aisément, sous le titre « À propos d’indices : Morelli, Freud & Sherlock Holmes », le texte de Carlo Ginzburg déjà paru en français dans la revue Le Débat en 1980 : « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice7 ». Il est étrange de retrouver ici cet article important et fort connu dans une version traduite depuis l’anglais elle-même traduite depuis l’italien8, si bien qu’on se questionne sur la valeur d’une telle reprise. Enfin, la contribution d’Eco à ce volume, « Cornes, sabots, talons. Quelques hypothèses sur trois types d’abduction », n’est pas, elle non plus, entièrement nouvelle, puisqu’une autre version traduite depuis l’italien par Myriem Bouzaher nous en avait déjà été livrée dans Les limites de l’interprétation9. Ce fait n’enlève rien à la pertinence du propos d’Eco, qui explore dans ce texte les variantes de la pensée conjecturale (abductions hypercodées, abductions hypocodées, méta-abductions), en partant des typologies d’Aristote et de Peirce pour travailler le Zadig de Voltaire ou différents exemples holmesiens. Parce que plusieurs des textes inclus dans ce volume étaient déjà accessibles ailleurs en français, son principal intérêt est sans doute de les restituer au lectorat francophone tel qu’ils ont été assemblés par Eco et Sebeok à l’époque pour l’édition anglaise. C’est donc du point de vue de l’histoire de la recherche en sémiotique que son apport nous paraît le plus évident.

D’autre part, certains aspects de l’ouvrage agacent, ce qui ne peut être entièrement le résultat d’une réception décalée de trois décennies. Je me rappelle avoir sourcillé à la lecture de l’article de Sebeok et Umiker-Sebeok dans sa version originale anglaise : il y est question d’un épisode autobiographique de la vie de Peirce duquel se dégage un racisme obvie. S’étant fait voler sa montre à bord d’un bateau à vapeur lors d’un trajet entre Boston et New York, « l’abduction » qu’opère Peirce a pour résultat de mettre en accusation l’ensemble du personnel racisé dudit bateau. Peu importe que ce réflexe ait été fructueux, comme Peirce s’emploie à le raconter et les auteurs à le commenter, on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise à la lecture de cet exemple utilisé par Sebeok pour rapprocher Peirce de Holmes. Certains choix de traduction exercent parfois aussi le même effet malaisant, comme lorsqu’on traduit human race par « race humaine » (p. 39). À d’autres moments la traduction fait tiquer, pour des raisons moins éthiques que linguistiques, comme lorsqu’il est question du biologiste « baltique » Jacob (l’orthographie la plus répandue est Jakob) von Uexküll (p. 71). Ce sont des petits détails qui n’enlèvent rien à la qualité de l’ensemble, mais qui se remarquent néanmoins. En revanche, un titre de chapitre perd complètement son sens du fait d’une traduction difficilement compréhensible : One, Two, Three Spells UBERTY a été traduit par « Un, deux, trois énonce UBERTÉ » (p. 23).

L’ouvrage intéressera les littéraires holmesien·ne·s et autres amateurs de récits policiers qui n’ont pas pu jusqu’ici lire ces textes dans leur langue d’origine. Ceux-ci seront en revanche et à coup sûr égarés par les formalisations logiques d’Hintikka. Les sémioticiennes et sémioticiens y trouveront pour leur part de nombreux exemples illustrant le processus inférentiel que Peirce s’est acharné à comprendre et à défendre tout au long de sa vie. Ces exemples étant cependant strictement de nature littéraire, on pourrait être mené à croire, à tort, que le phénomène abductif n’opère qu’au niveau symbolique, dans le registre de l’arbitraire de la langue. Contre cette interprétation fautive, Jean-Marie Klinkenberg s’emploie, dans la préface qu’il signe, à défendre à la fois le caractère ordinaire de l’abduction, qui contribue à « cette gestion routinière du sens qui anime notre vie quotidienne » (p. 14), et une certaine idée de la zoosémiotique mise de l’avant par Sebeok en son temps. Un effort louable et juste pour un commentaire autrement expéditif. En effet, on aurait apprécié une meilleure contextualisation de l’ouvrage et de ses enjeux, qui ne se serait pas contentée d’ébaucher le spectre d’un champ intellectuel binaire opposant la philologie au constructivisme. À défaut, on consultera ce volume pour y retrouver les exemples canoniques puisés chez Conan Doyle et Poe qui, ayant été maintes fois repris, s’apparentent désormais aux pâtes Panzani de Roland Barthes.

Puisque l’ouvrage est traduit par quatre chercheur·e·s universitaires, on imagine sans peine leur intérêt collectif pour l’abduction en tant que phénomène cognitif singulier. En d’autres lieux et d’autres temps, on espère retrouver leurs travaux personnels sur l’abduction afin que se poursuive, en cohérence avec les éléments théoriques restitués par le présent volume, l’actualisation de la recherche sur cette question. En attendant, on salue l’ouverture d’esprit de la jeune collection Clinamen aux Presses universitaires de Liège et l’initiative de Viviane Huys et Denis Vernant : on traduit peu en sémiotique, mais on gagnerait à le faire davantage ; cela ne peut qu’enrichir le champ des études sémiotiques francophones. Espérons que cet ouvrage soit le signe avant-coureur de nombreux autres à venir.

  • 1. Cf. S. CHATMAN, U. ECO & J.-M. KLINKENBERG (dir.), A semiotic Landscape: Proceedings of the 1st Congress of the International Association for Semiotic Studies. Milan, June 1974 / Panorama sémiotique : Actes du premier congrès de l’Association internationale de sémiotique. Milan, juin 1974, La Haye/Paris/New York, Mouton, 1979.
  • 2. Un seul fragment avait précédemment été traduit en français par Janice Deledalle-Rhodes et Michel Balat : T. A. SEBEOK, « Fétiche », Études littéraires, vol. 21, no 3, 1989, p. 195-209. doi:10.7202/500880ar
  • 3. T. A. SEBEOK & J. UMIKER-SEBEOK, « “You Know my Method”: A Juxtaposition of Charles S. Peirce and Sherlock Holmes », Semiotica, vol. 26, no 3-4, 1979, p. 203-250. doi:10.1515/semi.1979.26.3-4.203
  • 4. T. A. SEBEOK & J. UMIKER-SEBEOK, “You Know my Method”; A Juxtaposition of Charles S. Peirce and Sherlock Holmes, Bloomington, Gaslight Publications, 1980.
  • 5. Préalablement publié sous le titre « Sherlock Holmes Confronts Modern Logic: Toward a Theory of Information-Seeking Through Questioning », dans E. M. Barth & J. L. Martens (dir.), Argumentation: Approaches to Theory Formation, Philadelphie, John Benjamins, 1981, p. 55-76.
  • 6. Préalablement publié sous le titre « Sherlock Holmes: Applied Social Psychologist », dans M. Truzzi (dir.), The Humanities as Sociology. An Introductory Reader, Columbus, Charles E. Merrill, 1973, p. 93-126.
  • 7. C. GINZBURG, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, no 6, 1980, p. 3-44.
  • 8. L’original italien a paru sous le titre « Spie. Radici di un paradigma indiziario », dans A. Gargani (dir.), Crisi della ragione. Nuovo modelli nel rapporto tra sapere e attivà umane, Turin, Einaudi, 1979, p. 3-44.
  • 9. U. ECO, Les limites de l’interprétation, trad de l’italien par M. Bouzaher, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche, biblio essais », 2005 [1990], § IV.2 : « Cornes, sabots, chaussures : trois types d’abduction », p. 253-285.
Pour citer cet article 

LEVESQUE, Simon, «  Le Signe des Trois. Dupin, Holmes, Peirce d’Umberto Eco & Thomas Sebeok  », Cygne  noir, recension, novembre 2016. En  ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/le-signe-des-trois-2015> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Simon Levesque est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. Il est également cofondateur et directeur de publication de la revue d’exploration sémiotique Cygne noir. En savoir plus sur Simon Levesque.