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2011

Langage et absurde. Pour une sémiotique in-signe de Lawrence Olivier

Auteur·e 
René LEMIEUX
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Texte intégral 

Lawrence OLIVIER, Langage et absurde. Pour une sémiotique in-signe, Montréal, éditions Liber, 2011.

Lawrence Olivier nous avait habitués, avec ses essais, à la destruction sans fin : destruction du savoir (Le Savoir vain. Relativisme et désespérance politique, Liber, 1998), destruction du politique, en tout cas de son objet philosophique fantasmé, l’émancipation (Contre l’espoir comme tâche politique, Liber, 2004), destruction de la « vie sociale » même, du point de vue des institutions (Détruire : la logique de l’existence, Liber, 2008). Y avait-il quelque chose au-delà de l’existence à quoi Olivier pouvait s’attaquer? Ah oui! bien entendu : le langage, cet « être » qui double l’existence. Voilà en tout cas le réflexe que plusieurs de ses lecteurs ont eu en apprenant la parution chez Liber d’un livre surnuméraire au triptyque que devait être les trois premiers essais. Ce détail éditorial pourrait sembler sans importance… sauf à y regarder de près, car le projet annoncé d’Olivier est bien de remettre en question l’idée même de son entreprise commencée sans doute depuis toujours, celle d’une destruction de toutes nos certitudes, les nôtres comme les siennes.

Avec cet essai, Olivier propose d’abord de questionner ce qu’on a pris l’habitude de nommer la question du tournant linguistique : certains penseurs postulent qu’il n’y a que du langage, que l’esprit n’accède pas à la réalité directement mais uniquement par la médiation du le langage. À l’extrême, la thèse pourrait se présenter comme suit : non seulement n’y a-t-il pas de réel accessible, mais il n’y a pas de réel du tout. Mais que faire alors – diront les opposants à cette thèse – de ce mur vers lequel je me dirige rapidement ou ce puits dans lequel bientôt je tomberai? Bref, que faire de cette « réalité » qui est – soit dit en passant – toujours prédiquée, dans ce contre-argumentaire, de la douleur, d’une souffrance prochaine ou d’une mort éventuelle. L’objectif d’Olivier n’est pas de participer aux questions entourant ce problème philosophique, même s’il l’utilisera pour critiquer certains aspects de la pensée contemporaine en philosophie politique, notamment dans l’usage qu’elle en fait pour la constituer comme forme d’émancipation nouvelle.


Au problème que pose le tournant linguistique, Olivier mentionne une solution qu’il juge simpliste : « Certains ont essayé de trouver une issue à cette pseudo-impasse politique. Elle est relativement simple : il suffit de croire et de dire que le langage porte avec lui des effets de domination politique. » (p. 14) Penser que le langage peut permettre l’émancipation – des groupes marginalisés, notamment – parce qu’il permet de critiquer, c’est admettre implicitement, dira-t-il, ce dont le libéralisme se nourrit, à savoir le « tout est permis », y compris sa critique (p. 15). Au-delà de cette critique de la critique, Olivier voudra projeter la possibilité d’une sémiotique in-signe, quelque chose comme le consentement à l’impossibilité de la destruction du néant, au cœur du langage.

Le problème que pose Olivier et qui le suit depuis toujours est celui de la négativité, de la possibilité d’un « non- » qui ne serait pas repris, supprimé, conservé ou relevé par un nouveau moment positif. Bref : pouvons-nous sortir du schème hégélien? Et la thèse qu’il voudra défendre s’articule comme suit : « Il y aurait […] dans le langage, autre chose que du politique; il y aurait dans le dit un péril où l’existence de l’homme se perd. » (p. 25)

Cette thèse, Olivier la développera en partie à partir d’une critique des philosophes Jacques Derrida et Martin Heidegger (premier chapitre), en partie avec un questionnement sur le langage de l’absurde (deuxième chapitre, surtout avec la littérature, notamment avec Lewis Carroll). Un fil rouge relie, parfois très tacitement, la démonstration : le thème de la folie qui intéresse Olivier depuis de nombreuses années. Dès l’introduction il s’expliquera sur ce point délicat, car ce qui l’intéresse, ce sont moins les « fous », mais le social qui leur tourne autour et qui, pour « leur bien », les enferme dans un système carcéral (p. 20). Ainsi se dégage peut-être ce qui pourrait être le cœur de l’essai : pourquoi tant vouloir régler, normaliser, ce langage in-signifiant de l’absurde qui veut énoncer sans signifier? Quels sont les dangers politiques d’un langage, et à sa suite une étude sur le langage, qui n’aurait pas pour but de faire sens?

Comme pour plusieurs de ses essais, Olivier conclut sur un dialogue où il semble se mettre en scène avec sa réception potentielle. À l’image des dialogues de Platon, l’échange se termine parfois en invectives et en insultes. À la question de savoir comment un pigeon peut demander ce qu’est une petite fille (la référence est de Carroll, il s’agit donc d’une fiction), l’interlocuteur d’Olivier finira par s’exaspérer de lui parler : « Je crois sincèrement que vous êtes de plus en plus de mauvaise foi. […] Ça n’a plus de sens! C’est insensé! Tout n’est pas réel [en parlant du pigeon qui parle]! Plus cette dispute se poursuit, avec ses paradoxes et ses contradictions, plus la communication se décompose. Même si le pigeon existe dans mon discours, dans notre discours, cela ne veut pas dire qu’il parle. J’essaie au contraire de vous dire, depuis un moment déjà sans que vous sembliez y porter attention, qu’il ne parle pas. » (p. 120-121) et le dialogue se termine ainsi :

On ne voit pas pourquoi [les structures syntaxiques du langage absurde] auraient une autre fonction [que de faire rire ou réfléchir]. On l’a dit, c’est déjà beaucoup de faire rire ou même réfléchir, pourquoi chercher autre chose dont personne ne voit l’intérêt ni ne comprend le but. Certains poètes, fous ou troublés, ont bien tenté de changer la grammaire, de construire une anti-grammaire, de transformer la syntaxe, sans autre résultat que de faire la démonstration de leur psychisme affecté. N’êtes-vous pas vous-même un peu troublé par votre sémiotique in-signe? (p. 123)

Qu’en est-il, toutefois, de ce « projet » d’une nouvelle sémiotique, si l’on peut encore parler d’un projet? La fin du dialogue ne montre-t-il pas, le performant, cet abandon à l’impossible néantisation du langage? Olivier, malgré tout, écrit encore : faudra-t-il donc, après Sisyphe, imaginer Lawrence Olivier heureux?

On comprend alors l’objectif de cette « sémiotique in-signe ». Il ne s’agit pas de proposer un nouveau champ disciplinaire pour l’étude, mais d’expériencer jusqu’au bout ce qu’est le langage. Mais toujours, au bout de l’analyse le penseur est déçu – et étrangement heureux de cette déception. La supplémentarité de ce quatrième essai d’une trilogie déjà révolue pousse encore un peu plus en avant ce pessimisme qui gît peut-être en chacun de nous, un pessimisme qu’Olivier s’amuse à mettre au jour.

Dans Détruire : la logique de l’existence, Olivier faisait de l’institution le supplément de l’impossibilité du vivre-ensemble : l’humanité commence à instituer des règles au moment même où elle commence à vivre en société, non pas parce que les règles forment la société, mais parce qu’elles sont la conséquence de l’impossible socialisation des individus. Avec Langage et absurde, Olivier introduit encore ce renversement étrange, mais cette fois avec le langage : le langage n’est plus ce par quoi la communication peut se faire, il est la conséquence de l’impossibilité de communiquer. On ne parlera donc plus du langage de l’absurde, car le langage est le lieu de l’absurde. 

 

Pour citer cet article 

LEMIEUX René, « Langage et absurde. Pour une sémiotique in-signe de Lawrence Olivier », Cygne noir, 2013. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/langage-et-absurde-pour-une-semiotique-signe-de-lawrence-olivier> (consulté le xx/xx/xxxx).

 

À propos de l'auteur·e 

René Lemieux est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur René Lemieux.