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2017

Les métaphores dans la philosophie de Leibniz de Cristina Marras

Auteur·e 
Maryse EMEL
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Texte intégral 

Cristina MARRAS, Les métaphores dans la philosophie de Leibniz, Limoges, Lambert-Lucas, coll. « Le discours philosophique », 2017, 240 p.

Dans l’avant-propos à la traduction française de son livre, Les métaphores dans la philosophie de Leibniz1, Cristina Marras, chercheuse à l’ILIESI de Rome2, évoque la situation inconfortable des études autour de la métaphore. La plupart des travaux contemporains sur le sujet se heurtent dans leur définition de la métaphore à la séparation du cognitif et du linguistique. Or, la question que se pose l’auteure est celle de savoir si « les problèmes et les concepts exposés dans le texte leibnizien sont intimement – ou non – associés aux choix discursifs » (p. 19). Peut-on de ce fait dissocier le concept philosophique de son mode d’expression (dimension rhétorique)? N’est-ce pas justement cette expression qui en construit les significations? Définir la métaphore comme simple « écart » ou déplacement sémantique ne permet pas d’apprécier la totalité de la dynamique que la figure met en branle. Dès lors on risque d’en réduire le sens. D’après Marras, la philosophie de Leibniz, au contraire de celles de Descartes ou de Locke, offre les moyens d’apprécier la richesse de cette dynamique en raison de la propension du philosophe à penser les métaphores en réseaux. En filiation avec Gilles Fauconnier et Mark Turner3, Marras pose que le sens d’une métaphore se construit dans un réseau d’interconnexions historiquement situées. Pour cette raison, la métaphore apparaît concomitante au développement du savoir et forme un objet d’intérêt pour l’histoire des idées. Bien détaillées et historiquement contextualisées, les démonstrations de l’auteure nous convainquent que plusieurs innovations techniques contemporaines à Leibniz trouvent dans sa pensée un usage métaphorique inédit. L’emploi de la métaphore permet en effet au philosophe de construire de nouveaux concepts rendant possible, par la convergence sous forme de réseau, l’avancement des savoirs à son époque.

Pourquoi aborder la philosophie de Leibniz à partir de ce qu’il semble lui-même condamner, fidèle en cela à toute une tradition au XVIIe siècle, à savoir la métaphore? Cette méfiance remonte en effet aux débuts de la philosophie, avec le Gorgias de Platon et la mise en accusation de la rhétorique comme incompatible avec la vérité. Cristina Marras propose une lecture où la métaphore est « à la fois objet et outil de la recherche philosophique » (p. 10). Pour cela, elle choisit de présenter dans son livre l’étude de cinq métaphores en relation avec des thèmes et des problèmes centraux de la philosophie de Leibniz : l’océan et les métaphores aquatiques et nautiques ; le chemin et les métaphores géographiques et de voyage ; le miroir et les métaphores optiques et visuelles ; le labyrinthe et les métaphores spatiales et de construction ; la balance et les métaphores concernant la mesure et la mécanique. Chaque chapitre de l’ouvrage est ainsi consacré à l’étude d’une métaphore, et la conclusion débouche sur une redéfinition du vrai associé au vraisemblable.

Loin d’être une figure de style linguistique au service de la manipulation des esprits et soumise à l’usure, la métaphore possède la capacité de se réactualiser dans l’espace du concept, car ce dernier ne dissocie pas le plan énonciatif de celui de l’ontologie. Et la dynamique fluide de la métaphore rend le concept mobile. La métaphore joue ainsi un rôle central dans les processus cognitifs. Elle éclaire le concept, sans se réduire à un ornement. Elle se met au service de « l’expression du caractère “contingent et provisoire” de la pensée » (p. 10). La métaphore, plutôt que d’être de l’ordre de « l’écart », introduit à une pensée en réseau par le jeu des connexions de la langue rendant possible la convergence des savoirs dans leur complémentarité.

Marras montre que Leibniz élabore un « réseau métaphorique » heuristique et pragmatique. S’édifie alors une pensée de l’harmonie des savoirs, éloignée de toute hiérarchie verticale et séparatrice, dont le modèle est l’encyclopédie. L’auteure souligne à ce propos que le développement de l’encyclopédie est contemporain à celui de la cartographie, cette dernière ayant été stimulée par les grandes explorations maritimes. À l’opposé du dictionnaire qui classe et enferme, l’encyclopédie présente un savoir dynamique en constant changement, se donnant à lire comme une carte.

Pour comprendre le sens opératoire de la métaphore chez Leibniz, il faut d’abord saisir la volonté chez celui-ci de réconcilier la langue du concept et celle dite naturelle. Si Leibniz a poursuivi de ses vœux une langue épurée de ses ambiguïtés dans sa characteristica universalis, langue algorithmique au service des savants, il n’a pas négligé pour autant l’étude des langues naturelles, refusant leur coupure. Marras écrit à ce propos : « L’interconnexion et la complémentarité des langues formelles avec les langues naturelles sont cruciales si on veut tirer au clair l’épistémologie de Leibniz » (p. 32). Ramenée par Platon à une figure ornementale au service d’une éloquence de la persuasion séductrice et manipulatrice, la métaphore a pu être comprise comme un pur effet de style visant avant tout l’auditoire, comme Locke le reprendra dans ses analyses par exemple. Selon Marras, cela a conduit la recherche philosophique à privilégier l’étude chez Leibniz de la langue formalisée et artificielle, et à confondre la position de Locke – présentée par Leibniz dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain – avec celle de ce dernier. Or, là où Locke déplore le rôle manipulateur des figures de l’éloquence, Leibniz préfère distinguer entre bon usage et usage abusif, ce qui introduit une nuance. Il s’agit dès lors de comprendre, au-delà du decorum et de l’ornement, ou encore de l’abus, ce qu’apporte la métaphore au discours philosophique. Selon Marras, la métaphore chez Leibniz a une fonction polémique à l’égard de toute une tradition issue de la fin de la Renaissance, en particulier l’art de la perspective et du point de fuite, qui sont des thèmes que l’on retrouve chez Descartes. Au perspectivisme du cogito cartésien s’opposerait le multiperspectivisme leibnizien.

L’usage de la métaphore du miroir et de la chambre noire par exemple permet de saisir les raisons de l’opposition de Leibniz aux idées claires et distinctes de Descartes. L’idéal de transparence à soi du savoir est trompeur. Puisque les miroirs ont plusieurs qualités de verre et de reflets, ils ne renvoient pas tous à une représentation unique du réel, mais à différents degrés d’aperception des monades, chacune appréhendant le monde dans sa singularité. Ainsi le multiperspectivisme leibnizien remet-il en question les règles de la fidélité du savoir. Leibniz refuse la conception héritée de la Renaissance de l’œil visionnaire et du point de fuite, dont Descartes est l’héritier. Le chemin pour parvenir à la vérité est unique chez Descartes, et même s’il en singularise la découverte par l’habileté du sujet, il en reste à une seule vision du savoir concentré dans la conscience du sujet qui pense. Pour Leibniz, en revanche, le sujet n’est plus au cœur de la réflexion, car la multiplication des points de vue le déloge de la place centrale que lui accordait Descartes. Leibniz critique en effet le solipsisme de la vision cartésienne, où le sujet fait les frais d’un jeu binaire d’oppositions entre l’âme et le corps. C’est ainsi qu’il écrit, non sans ironie car renvoyant à un passage des Méditations métaphysiques de Descartes : « […] je croyais entrer dans le port ; mais lorsque je me mis à méditer sur l’union de l’âme avec le corps, je fus comme rejeté en pleine mer4. »

L’ouvrage de Marras permet incontestablement d’apprécier la valeur épistémologique de la métaphore dans la pensée leibnizienne. Entre autres parce qu’il interroge aussi l’importance du contexte technique dans l’émergence de nouvelles métaphores. Puisque de nouvelles techniques suscitent des métaphores nouvelles, la philosophie ne saurait suivre son chemin toute seule. La méthode – au sens de chemin à sens unique – se voit disqualifiée. Pour Leibniz, il y a autant de connaissances que de modes de connaissances : aucun de ces modes en particulier ne devrait être privilégié. Ce souci de pluralité explique aussi que Leibniz soit parvenu à se libérer du modèle unique des mathématiques euclidiennes, ouvrant ainsi la voie au calcul des probabilités et au calcul infinitésimal.

L’ouvrage de Marras permet de mesurer l’ampleur des débats sur la métaphore au XVIIe siècle et la réception qu’en fait Leibniz. Aux chercheur·e·s en sémiotique, en linguistique et en philosophie, cet ouvrage offre un magnifique répertoire des usages de la métaphore par Leibniz, et ce, dans de nombreux champs de réflexion du philosophe. L’emploi de la métaphore chez celui-ci se conçoit tout à la fois sur les plans rhétorique, cognitif, heuristique et pragmatique : par les images et les imaginaires qu’elles convoquent, les métaphores permettent l’avancement de la pensée théorique et conceptuelle. Les métaphores observent également une dimension réticulaire, se répondant entre elles à mesure de l’évolution de la pensée leibnizienne. Marras réalise donc une brillante synthèse des figures métaphoriques repérables dans la pensée de Leibniz, dont elle montre à chaque fois la valeur heuristique et épistémologique. L’auteure admet cependant en conclusion la nécessité de poursuivre l’analyse afin de vérifier la viabilité du modèle à partir des héritiers de la problématique telle que Leibniz l’a formulée. De toute évidence, l’histoire des idées trouve ici matière à réflexion.

  • 1. Cette édition française est une mise à jour enrichie de la version italienne : C. MARRAS, Metaphora translata voce. Prospettive metaforiche nella filosofia di G.W. Leibniz, Florence, L. S. Olschki, 2010.
  • 2. Istituto per il Lessico Intellettuale Europeo e Storia delle Idee, Consiglio Nazionale delle Ricerche.
  • 3. G. FAUCONNIER & M. TURNER, « Metonymy and Conceptual Integration », dans K. U. Panther & G. Radden (dir.), Metonymy in Language and Thought, Amsterdam/Philadelphie, John Benjamins Publishing, 1999, p. 77-90.
  • 4. G. W. LEIBNIZ, « Système nouveau de la nature et de la communication des substances, aussi bien que de l’union qu’il y a entre l’âme et le corps » (Journal des Savants, 27 juin 1695), dans Œuvres philosophiques de Leibniz, tome 1, texte établi par P. Janet & F. Alcan, 1900, p. 641.
Pour citer cet article 

EMEL, Maryse, « Les métaphores dans la philosophie de Leibniz de Cristina Marras », Cygne noir, recension, septembre 2019. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/recension/emel-marras2017> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Maryse Emel est philosophe. En savoir plus sur Maryse Emel.