Ouvrages parus en 
2014

Derrida et le langage ordinaire de Raoul Moati

Auteur·e 
Maxime PLANTE
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Texte intégral 

Raoul MOATI, Derrida et le langage ordinaire, Paris, Hermann, coll. « Le Bel Aujourd’hui », 2014, 445 p.

Il y a quelque chose de fascinant – de désespérant – dans l’immense dialogue de sourds qui dure entre les deux traditions philosophiques fratricides que sont la philosophie analytique et la philosophie continentale. Les philosophes ne sont-ils pas, après tout, réputés raisonnables? Comment expliquer alors que tant de préjugés continuent aujourd’hui d’empoisonner le dialogue jusqu’à le rendre aussi improbable que stérile? Nous serions tentés de voir dans le travail engagé par Raoul Moati dans son Derrida et le langage ordinaire, paru en 2014 sur la base d’une thèse soutenue en 2010, un pas courageux vers l’assainissement d’un débat philosophique certes vicié, mais non sans promesse.

En réalité, ce travail avait été entamé dans un livre précédent1, où l’auteur cherchait à montrer que la dispute fortement médiatisée, et à bien des égards puérile, entre Jacques Derrida et John Searle obscurcissait un débat philosophique potentiellement fécond sur le statut de l’intentionnalité au sein de la théorie des actes de langage. On pourrait croire que le livre paru en 2014 n’est qu’une variation sur le même thème. En fait, il faut plutôt y voir une nette progression dans l’intelligence du débat portant sur la théorie des actes de langage de John L. Austin. Alors qu’en 2009 Moati s’intéressait à deux interprètes de cette théorie, le livre qu’il nous est donné de lire aujourd’hui vise à apprécier la pertinence et la cohérence de l’interprétation derridienne de la philosophie du langage ordinaire en la confrontant au texte austinien lui-même, en passant outre la médiation peut-être déformante de Searle.

La thèse de l’auteur est audacieuse et cela doit être salué. Selon lui, l’intentionnalité ne joue pas, dans la théorie des actes de langage d’Austin, le rôle prépondérant que Derrida et Searle lui accordent. Tout le débat se trouve alors déplacé : il ne s’agit plus de savoir qui de Derrida ou Searle a raison quant à Austin, mais de renvoyer ces deux auteurs dos à dos pour ce qu’ils n’auraient pas su respecter : la voix (et incidemment la voie) austinienne. L’auteur n’explique toutefois pas pourquoi sa démonstration se concentre uniquement sur l’interprétation de Derrida plutôt que de prendre en compte celle de Searle également. On peut penser qu’il s’agit ici simplement d’une contrainte économique ; peut-être eût-il fallu le préciser.

Quoi qu’il en soit, Moati entend aller plus loin que Searle dans son débat avec Derrida. Pour ce faire, il s’appuie principalement sur la lecture d’Austin qu’opère Derrida dans « Signature Événement Contexte » (1971)2. À travers son commentaire, Moati suggère que, si l’on souhaite rendre compte et juger du bien-fondé de l’interprétation derridienne d’Austin, il est nécessaire de remonter à l’origine conceptuelle proprement phénoménologique de l’intentionnalité mobilisée par Derrida – ce que n’a pas fait Searle. Ainsi, la notion d’intentionnalité agirait comme un fil conducteur de l’interprétation derridienne du performatif (p. 14-15). L’objectif de Moati est double : d’abord, remonter à la genèse de la constitution du concept d’intentionnalité chez Derrida pour être en mesure d’en apprécier la filiation et les implications ; ensuite, montrer comment cette conception déteint sur l’interprétation que fait Derrida de la théorie austinienne des actes de langage et, ce faisant, la dénature en y projetant quelque chose qui ne s’y trouve pas.

L’ouvrage s’ouvre avec un commentaire du mémoire de Derrida sur Le problème de la genèse dans la philosophie de Husserl (1954). On peut se demander s’il n’aurait pas mieux valu en faire l’économie, car ce passage constitue sans doute le moment le plus aride de l’ouvrage. Il est d’autant plus superflu que la discussion de l’« Introduction » à L’origine de la géométrie, qui suit immédiatement, permet à elle seule de caractériser tout à fait adéquatement la conception de l’intentionnalité que défend Derrida à partir des théories d’Edmund Husserl ; on y trouve tous les éléments préalables à la poursuite de la démonstration. L’addition d’une discussion autour du premier travail de Derrida n’enrichit donc pas véritablement le propos. Pis, elle risque de décourager les lecteurs qui ne sont pas rompus au jargon technique husserlien.

L’horizon husserlien de l’intentionnalité ainsi posé, Moati procède à deux gestes solidaires : d’abord, démontrer que l’intentionnalité joue un rôle constitutif dans l’interprétation derridienne de la théorie des actes de langage – il y parvient très bien, analyses textuelles à l’appui – ; ensuite, et cela est plus difficile, montrer que ce rôle constitutif de l’intentionnalité est absent de la doctrine austinienne. Selon Moati, la structure « étagée » de la locution (niveaux locutoire, illocutoire, perlocutoire) résiste à la caractérisation derridienne de la parole ordinaire. En effet, Derrida subsume l’idée de parole ordinaire sous un quelconque « logocentrisme ». Or, une telle interprétation fait fausse route, croit Moati, car elle procède d’une mécompréhension de la spécificité du niveau illocutoire, la dimension d’acte, du langage. Cette spécificité de l’illocutoire ne résiderait pas, contre Derrida, dans une animation intentionnelle, mais dans un ensemble d’éléments contextuels, conventionnels, bref pragmatiques au sens large (respect de certaines procédures, dans certaines circonstances, avec un certain code, etc.) C’est cette dimension illocutoire pragmatique que Moati identifie comme constitutive de l’acte de langage.

La démonstration de l’auteur apparaît à cet endroit fragile puisque l’on pourrait lui opposer que Derrida n’a jamais nié l’importance de la dimension illocutoire dans l’effectuation de l’acte de langage (c’est d’ailleurs l’un des aspects de ce qu’il thématise sous le titre de l’itérabilité), mais qu’il a voulu marquer la perméabilité problématique de cette catégorie : en dernière instance, seule l’intention du locuteur permet de distinguer l’acte de langage « normal » effectué en contexte « ordinaire » – dont l’effectuation est sujette à la pleine réalisation – de l’acte de langage « creux » ou « parasitaire » dont la consistance de la réalisation est douteuse. Que signifie la nécessité d’introduire une telle distinction – certains diraient hiérarchie – dans l’économie de la théorie des actes de langage, sinon que la notion d’« ordinaire », qui est au cœur même de la philosophie du langage ordinaire, est problématique? Quand sait-on que l’on a affaire à du langage ordinaire et non à du langage cité? À une promesse effective et non à une promesse creuse? L’existence même de la question de la consistance de l’acte dans Quand dire, c’est faire (1970) et la nécessité, pour Austin, de faire la distinction (normal/parasitaire, plein/creux, etc.) témoigneraient, selon Derrida, du privilège inentamé de l’intentionnalité, du logocentrisme et de la métaphysique de la présence. Sur cet aspect particulier du débat, la position de Moati n’est pas toujours aussi convaincante qu’elle devrait l’être pour soutenir sa thèse audacieuse. À tout le moins, l’argument selon lequel seule la capacité d’un acte à se réaliser (indépendamment de la question de sa consistance pleine ou non) permet de juger de son caractère d’acte apparaît insuffisant compte tenu de la hauteur de l’enjeu. La notion de réalisation porte en effet toute la charge problématique ; il n’est pas certain que Moati et Derrida aient la même compréhension de ce que veut dire « réussir » un acte de langage. Peut-être eût-il fallu en tenir compte dans la critique de l’interprétation derridienne.

Malgré cette lacune, un des aspects les plus féconds de Derrida et le langage ordinaire est d’insister, contre le rejet en bloc opéré par Searle, sur la proximité des projets austinien et derridien par-delà les divergences dans leur réalisation. L’auteur illustre bien comment ces projets s’enracinent dans le souci commun de briser le préjugé correspondantiste qui a longtemps orienté – qui oriente peut-être toujours – la philosophie du langage. Ce qu’Austin nomme « l’illusion descriptive » a aussi été combattu par Derrida, dans les deux cas en vue d’une déstabilisation de l’obsession de la transparence linguistique (univocité, fétiche de l’alternative vérité/fausseté comme seule mesure de l’énonciation, etc.) En cela, Moati nous rappelle avantageusement que la théorie des actes de langage et la déconstruction ont pu naître d’un point de départ critique résolument commun.

Malheureusement, il semble trop facile de conclure, comme le fait l’auteur, que l’interprétation derridienne « erronée » d’Austin s’explique par une retombée dans le descriptivisme dont tous deux s’étaient désolidarisés au départ. Sur cette question, l’argumentation qui nous est offerte est déroutante. La position de Derrida à l’égard du performatif est décrite de la manière suivante : si l’acte de langage peut échouer (être « vide » ou « creux »), alors tous les actes de langage sont systématiquement voués à l’échec. Ce serait là la marque, selon l’auteur, d’une sorte d’amertume idéaliste chez Derrida qui vire en nihilisme par dépit; voyant que tous les actes de langage ne peuvent se réaliser en droit, il en conclurait qu’aucun ne pourra se réaliser en fait. Il est difficile de souscrire à cette interprétation caricaturale de l’auteur et on peut se demander si une attention plus grande au texte de Derrida et aux nuances qui y sont faites (voir le passage que Moati cite p. 427) n’aurait pas permis d’éviter un écueil contre lequel Austin avait mis en garde dès les premières pages de Quand dire, c’est faire : prendre l’énoncé d’une loi comme l’énoncé d’un fait3.

L’intérêt de ce livre est sans aucun doute sa force de provocation. Sur bien des points, il aura été difficile de nous accorder avec la position de l’auteur sur Derrida, mais cela est ici sans importance : il ne s’agit pas d’un concours de popularité que d’écrire un livre ; c’est encore moins l’occasion de confirmer ses certitudes que d’en lire un.  Aussi faut-il apprécier ce livre non pour ce que nous, lecteurs, aurions espéré y trouver, mais pour la réflexion qu’il suscite, les questions qui s’y trouvent ouvertes et les lieux qu’il balise. Ce dont la pensée a besoin n’est pas un quelconque réconfort, mais une déstabilisation permanente qui est sans doute la condition de sa fécondité. À cet égard, le livre de Raoul Moati remplit admirablement sa promesse pour tous ceux qui s’intéressent à la théorie des actes du langage et même pour les spécialistes de Derrida les plus exigeants.

 

  • 1. R. MOATI, Derrida/Searle. Déconstruction et langage ordinaire, Paris, Presses universitaires de France, 2009.
  • 2. Texte reproduit dans J. DERRIDA, Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972.
  • 3. J. L. AUSTIN, Quand dire, c’est faire, intro. trad. et commentaire par G. Lane, Paris, Éditions du Seuil, 1970, p. 40, note.
Pour citer cet article 

PLANTE, Maxime, « Derrida et le langage ordinaire de Raoul Moati », Cygne noir, juillet 2016. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/derrida-langage-ordinaire-moati> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Maxime Plante est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur Maxime Plante.