Sutures sémiotiques : une double articulation au service de la diversité des rapports interprétatifs

Auteur·e 
Simon LEVESQUE
Résumé 

C’est au contact de la pensée du philosophe et sémioticien belge Herman Parret que nous est venue l’idée de bâtir le présent numéro du Cygne noir autour du thème des sutures sémiotiques, reprenant à notre compte le titre et le thème de son ouvrage paru en 2006. Le concept de suture enserre la possibilité d’un effacement du discontinu, sans que ne disparaisse pour autant la différence, qui reste observable dans la ligature opérée. Deux niveaux de sutures nous ont paru devoir être envisagés. Le premier concerne la relation des choses aux mots, et des mots aux discours. La double articulation du langage symbolique nous paraît former un terreau riche pour penser les fondements suturaux des systèmes sémiotiques complexes. Le second niveau sutural envisagé est épistémologique et s’insère dans une réflexion disciplinaire.

 

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Texte intégral 

De la sémiotique en tant qu’activité suturale

De la différence naissent les signes. La droite primitive tracée sur la surface uniforme de la caverne préhistorique est le signe d’une différence dont le sens n’a pas à être déterminé ; sa présence seule signifie ; elle pointe vers (ce) qui l’a tracée. Ainsi naît le paradigme indiciaire, et avec lui les narrativités les plus élémentaires. La droite tracée brise l’uniformité originelle, vient fendre la surface lisse que n’appréhende pas le regard. Elle est à la fois ce qui fonde la perception et tout signe, éventuellement tout système signifiant. Pour Ferdinand de Saussure, « jamais un fragment de langue ne pourra être fondé, en dernière analyse, sur autre chose que sur sa non‑coïncidence avec le reste1 ». « Dans une langue il n’y a que des différences sans termes positifs2 », écrit-il encore. On trouve aussi chez Jacques Lacan des réflexions similaires3 le menant à s’interroger sur la nature de la répétition, d’où naît un principe fondamental : l’idée selon laquelle c’est l’intervalle qui présentifie le trait et la répétition de traits qui produit de l’intervalle4. Le sens se trouve ainsi fondé, en première analyse, sur la discontinuité.

L’interprétation quant à elle participe d’un processus dynamique qui s’effectue en continuité et infiniment, comme l’a montré Charles S. Peirce en développant le concept de sémiose : « par “sémiose” j’entends […] une action ou influence qui implique la coopération de trois sujet, tels qu’un signe, son objet et son interprétant, cette influence tri-relative n’étant en aucune façon réductible à des actions entre paires5. » Dans Les mots et les choses, Michel Foucault a proposé une manière habile de concevoir la sémiotique comme découlant d’une superposition disciplinaire – d’une suture, pourrions-nous avancer, entre disciplines –, et comment le fonctionnement de cette sémiotique repose sur la comparaison de similitudes (qui elles-mêmes présupposent la différence) :

Appelons herméneutique l’ensemble des connaissances et des techniques qui permettent de faire parler les signes et de découvrir leur sens ; appelons sémiologie l’ensemble des connaissances et des techniques qui permettent de distinguer où sont les signes, de définir ce qui les institue comme signes, de connaître leurs liens et les lois de leur enchaînement : le XVIe siècle a superposé sémiologie et herméneutique dans la forme de la similitude. Chercher le sens, c’est mettre au jour ce qui se ressemble. Chercher la loi des signes, c’est découvrir les choses qui sont semblables. La grammaire des êtres, c’est leur exégèse. Et le langage qu’ils parlent ne raconte rien d’autre que la syntaxe qui les lie. La nature des choses, leur coexistence, l’enchaînement qui les attache et par quoi elles communiquent, n’est pas différente de leur ressemblance. Et celle-ci n’apparaît que dans le réseau des signes qui, d’un bout à l’autre, parcourt le monde6.

D’une manière un peu brusque, mais que je crois néanmoins heuristique, j’ai voulu montrer comment s’articule le caractère foncièrement paradoxal de l’étude des signes : il faut préalablement savoir découper le réel pour mieux appréhender son unité à travers l’interprétation possible que confèrent ses signes à l’intellect. Ainsi la sémiotique peut-elle se concevoir et être enrichie par le principe de suture, en la considérant en tant qu’activité foncièrement suturale.

C’est au contact de la pensée du philosophe et sémioticien belge Herman Parret que nous est venue l’idée de bâtir le présent numéro du Cygne noir autour du thème des sutures sémiotiques, reprenant à notre compte le titre et le thème de son ouvrage paru en 2006. Parret écrit :

Une suture, en botanique, est une ligne généralement peu saillante qui indique le point où une rupture doit avoir lieu. En littérature, c’est le travail fait pour dissimuler une suppression. Mais même si elle a perdu sa saillance et se présente comme si elle n’existait pas, la suture reste observable. Il y a de part et d’autre de la fracture discontinuité et en même temps homogénéisation sans effacement des différences7.

Ainsi présente-t-il son principe de suture, qui sera aussi le nôtre, et cette définition sera souvent reprise dans les textes qui composent le présent numéro.

Deux niveaux de sutures nous ont paru devoir être envisagés. Le premier concerne la relation des choses aux mots, et des mots aux discours. La double articulation du langage symbolique nous paraît former un terreau riche pour penser les fondements suturaux des systèmes sémiotiques complexes. Le second niveau sutural envisagé est épistémologique et s’insère dans une réflexion disciplinaire. Par celui-ci sera appréhendée de front la prise de position de Parret selon laquelle « la sémiotique ne survivra pas sans les sutures8 », c’est-à-dire sans se suturer aux autres disciplines environnantes.
 

Sutures premières

Le premier niveau sutural envisagé concerne donc ce rapport complexe entre les mots et les choses, la disjonction sémantique qui, peu réfléchie, a toutes les apparences d’une adéquation simple, mais qui, évaluée, retournée, considérée sous toutes ses coutures, n’en finit jamais de fasciner, car elle ne se laisse définitivement pas saisir. Aussi Saussure, dans sa « Note sur le discours » (non datée) avait-il observé le problème de la sorte :

Des concepts variés sont là, prêts dans la langue (c’est-à-dire revêtus d’une forme linguistique) tels que bœuf, lac, ciel, rouge, triste, cinq, fendre, voir. À quel moment, ou en vertu de quelle opération, de quel jeu qui s’établit entre eux, de quelles conditions, ces concepts formeront-ils le discours?

La suite de ces mots, si riche qu’elle soit par les idées qu’elle évoque, n’indiquera jamais à un individu humain qu’un autre individu, en les prononçant, veuille lui signifier quelque chose. Que faut-il pour que nous ayons l’idée qu’on veut signifier quelque chose, en usant des termes qui sont à disposition dans la langue? C’est la même question que de savoir ce qu’est le discours, et à première vue la réponse est simple : le discours consiste, fût-ce rudimentairement, et par des voies que nous ignorons, à affirmer un lien entre deux concepts qui se présentent revêtus de la forme linguistique, pendant que la langue ne fait préalablement que réaliser des concepts isolés, qui attendent d’être mis en rapport entre eux pour qu’il y ait signification de pensée9.

Face à cette indétermination sémantique qui soutient pourtant la possibilité de signifiance du langage, le pragmatisme prescrit l’évidence. Force est d’admettre que nous communiquons, et cela fonctionne relativement bien de manière générale. Mais le philosophe et logicien américain Willard van Orman Quine a su démontrer la fausseté de l’idée reçue selon laquelle les contenus de nos énoncés se transmettaient réellement d’un interlocuteur à l’autre en situation de communication. La thèse de l’indétermination de la référence est déjà largement connue, mais il ne me paraît pas inopportun d’en rappeler ici les bases. Celle-ci stipule que l’énonciation indexicale la plus élémentaire est conventionnelle et comporte toujours une probabilité d’écart interprétatif. L’exemple qu’il utilise pour étayer sa thèse de l’indétermination de la traduction est le suivant. Un linguiste est parachuté en territoire inconnu et se retrouve face à une communauté indigène imaginaire qui parle un langage inconnu de notre linguiste, le jungle. Notre linguiste devra interpréter radicalement la langue en situation d’énonciation et effectuer des rapprochements entre les actions des indigènes et l’expression de leurs énoncés pour parvenir à en saisir le contenu. Si un indigène, pointant ce que notre linguiste reconnaît être un lapin en train de courir dans la plaine, dit « gavagai », alors notre linguiste notera gavagai = lapin. Mais comment pourra-t-il être certain que gavagai signifie bien « l’idée de lapin » en tant que concept général? Peut-être gavagai signifie-t-il seulement « lapin en train de courir » ou « cuisse de lapin », voire « animal doté de grandes oreilles ». Une fois qu’il aura appris la langue suffisamment pour pouvoir poser des questions aux indigènes quant à la validité de ses traductions, notre linguiste pourra sans doute ajuster sa traduction, mais jamais il ne sera assuré de son interprétation. L’idée qu’enserre cet exemple est que même l’indigène ne peut être assuré hors de tout doute que sa signification de gavagai est universelle, c’est-à-dire partagée à l’identique par l’ensemble des locuteurs du jungle. L’inscrutabilité et l’indétermination de la traduction (de l’interprétation, et donc de la signification) sont concomitantes à l’apprentissage du langage et ne s’épuisent pas dans son usage10.

Ainsi Quine défend-t-il une position radicale, physicaliste, qui nie pour toute entité non physique le statut d’existence. C’est en vertu de son principe d’engagement ontologique que ce dernier en vient à nier les significations. En conséquence de cet engagement particulier, Quine tire trois corollaires d’importance – corollaires dont on ne peut manquer de constater la pertinence dans le champ des études sémiotiques :

  1. On peut faire usage de manière signifiante de termes singuliers dans des énoncés sans présupposer qu’il y a des entités que ces termes nomment ;

  2. On peut utiliser des termes généraux (par exemple des prédicats), sans soutenir la thèse que ce sont là des noms d’entités abstraites ;

  3. On peut considérer des expressions comme signifiantes et comme synonymes ou hétéronymes, sans pour autant accepter un monde d’entités nommées « significations ».

Si Quine refuse aux significations le statut d’existence, il ne reconnaît pas moins deux usages au mot « signification » : 1) la possibilité pour un terme linguistique d’avoir une signification (la signifiance est un principe d’inhérence) ; et 2) l’identité de signification, c’est‑à‑dire la synonymie des usages. Donner la signification d’un énoncé, pour Quine, ce n’est rien d’autre qu’exprimer un synonyme formulé dans une expression plus claire que l’originale ; autrement dit, il s’agit ni plus ni moins d’un principe périphrastique, ou de traduction. Les adjectifs « synonyme » et « signifiant » sont alors à expliquer de manière behavioriste11.

Mais cela ne nous permet toujours pas d’expliquer la relation des mots aux choses autrement qu’en termes de convention et d’indétermination12. Aussi ne nous sommes-nous pas bien éloignés de l’émerveillement primaire d’un Walter Benjamin en la matière :

Comme la flamme, la part mimétique du langage ne peut se manifester que sur un certain support (Träger). Ce support est l’élément sémiotique. La connexion signifiante des mots ou des phrases constitue ainsi le support nécessaire pour qu’apparaisse, avec la soudaineté de l’éclair, la ressemblance. Car celle-ci est souvent, et surtout dans les cas importants, produite – et perçue – par l’homme comme une illumination instantanée. Elle file comme l’éclair (Sie huscht vorbei)13.

Mais cette « illumination instantanée », dont le mystère demeure tout compte fait inentamé, est-elle de nature à freiner toute tentative de dépassement ou d’explication partielle? l’incertitude doit-elle nous buter? De manière analogue à Ludwig Wittgenstein qui, dans De la certitude, fait de la tabula rasa une sorte de « doute de papier »14, Peirce récuse avec pugnacité le doute hyperbolique cartésien :

Nous ne pouvons commencer par douter de tout. Nous devons commencer avec tous les préjugés que nous avons réellement lorsque nous abordons l’étude de la philosophie. Ce n’est pas par une maxime que nous pouvons nous défaire de ces préjugés, car ils sont d’une nature telle qu’il ne nous vient pas à l’esprit de pouvoir les remettre en question. Ce scepticisme initial sera donc une pure duperie de soi, et non pas doute réel. […] C’est donc un préliminaire aussi inutile que d’aller au pôle Nord pour se rendre à Constantinople en longeant un méridien. Il se peut, il est vrai, que quelqu’un, dans le cours de ses études, trouve des raisons de mettre en doute ce qu’il avait d’abord commencé par croire ; mais dans ce cas, il doute parce qu’il avait une raison positive de le faire, et non en vertu de la maxime cartésienne. Ne prétendons pas douter en philosophie de ce dont nous ne doutons pas dans nos cœurs15.

Le doute ne peut être posé comme un préalable, comme une étape antérieure à la pensée, car avant de porter sur les signes, la pensée est elle-même signe. La sémiose implique en ce sens un certain « faillibilisme » : « Le principe de continuité, écrit Peirce, est l’idée du faillibilisme objectivé ; […] le faillibilisme est la doctrine suivant laquelle notre connaissance n’est jamais absolue, mais nage toujours, pour ainsi dire, dans un continuum d’incertitude et d’indétermination16. »

Nous ne pouvons qu’avancer, en « faisant suture » – la cicatrice masque la nature du lien –, pour tenter de trouver réponse à cette première fracture qui marque de son sceau l’ensemble de notre activité signifiante.
 

Sutures secondes

Le second niveau de suture envisagé est relatif au statut disciplinaire de la sémiotique prise en elle-même et dans ses rapports à l’égard des disciplines qui l’environnent. Dans la sphère académique, les « disciplines » peuvent être définies comme « des ensembles d’énoncés qui empruntent leur organisation à des modèles scientifiques, qui tendent à la cohérence et à la démonstrativité, qui sont reçus, institutionnalisés, transmis et parfois enseignés comme des sciences17 », écrit Foucault dans L’archéologie du savoir. La sémiotique correspond assez objectivement à cette définition, et pourtant son statut est loin d’être acquis. À la fois méthode et pratique, science et discipline, elle est enseignée, mais conserve néanmoins un certain parfum occulte, sans doute dû à sa finalité, qui s’apparente en quelque sorte à la révélation d’une « dimension cachée ».

« La sémiotique est-elle une discipline parmi les autres et comme les autres », se demande Parret, ou est-elle « une méta‑discipline triomphaliste, une trans‑discipline œcuménique, ou une inter‑discipline modeste?18 » Nous faisions, à l’origine, le pari que seule une mise à l’épreuve des compétences de la sémiotique à s’associer aux champs connexes permettrait d’initier l’esquisse d’une réponse à cette question. Ainsi avons‑nous sollicité des propositions qui sauraient mettre en lumière les liens particuliers qu’entretient la sémiotique avec la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, les sciences de l’information et de la communication, les sciences politiques, les études féministes, queer et postcoloniales aussi bien qu’avec l’esthétique, les études littéraires et cinématographiques, le domaine des arts en général et son lot de productions elles-mêmes multi- inter- trans-, voire in- disciplinaires. C’est dans cette optique que nous avons formulé l’hypothèse liminaire ayant présidé à l’élaboration de ce numéro. Là où l’on préfère parfois ne parler que de pratiques et d’usages – et d’exceptions pour seule règle –, écrivions-nous, peut-être doit-on aussi compter la sémiotique, qui entretient envers l’anarchie un culte secret masqué de longue date par les seules visées scientifiques qui ont présidé à sa fondation.

Anarchique, la sémiotique nous paraît l’être, plus que jamais, parce qu’insoumise et toujours renouvelée dans ses formes, ses approches et en raison des objets qui l’intéressent. Anarchique, elle nous paraît l’être également parce qu’elle n’a pour maîtres que des principes fondateurs qu’elle porte et applique dans et aux champs qu’elle entreprend d’étudier, et nous ne connaissons pas de limite à ces champs. Mais force est de reconnaître que c’est bien en vertu de cette expatriation constante dans les champs des disciplines qui lui sont connexes que la sémiotique est suturale – par défaut en quelque sorte. S’il peut y avoir suture, c’est qu’il doit au préalable y avoir clivage, morcèlement, fissure ou lézarde, discontinuité, et nécessité ou contrainte au raccord, qui seul permet la continuité. Ce raccord pourra être fluide parce que rendu imperceptible ou, au contraire, saillant, mis en évidence pour marquer l’artifice. Ainsi en va-t-il également du montage au cinéma, qui aura tendance à se faire oublier pour favoriser l’immersion narrative, ou au contraire à se montrer, goguenard ou brutal et séditieux, pour défamiliariser le spectateur, lui faire prendre conscience de la construction qui lui est présentée. Parret a bien senti que là, dans cette voie suturale, se jouait un double rapport de saillance et d’aplanissement, qu’il illustre à l’aide de la figure de la cicatrice :

[La sémiotique] n’est pas au-dessus ou à travers les disciplines ou tout librement associée avec elles. Son rapport « sutural » avec l’anthropologie, la rhétorique, la phénoménologie, l’esthétique, ne manifeste aucune hiérarchie. On marche vers la « suturation » la plus complète mais reste quand même la cicatrice, la limite interne. On fait, pour plus de méthode, comme si la cicatrice n’existait pas, n’était pas observable. C’est sans doute cette illusion qui rend possible la fécondation de la pensée devant l’hétérogénéité des phénomènes19.

Cette cicatrice, qui constitue en quelque sorte le devenir inéluctable de toute suture, nous l’avons aussi considérée dans notre approche ; et le concept, croyons-nous, s’enrichit à la pensée des différents devenirs qui peuvent ainsi être discernés – car aussi bien la cicatrice peut-elle laisser défiguré à l’horreur, sans que jamais ne s’estompe ce mauvais pli qui stigmatise celle ou celui qui (ou ce qui) la porte, aussi bien peut-elle s’effacer jusqu’à ne plus présenter qu’une vague différence à la surface lisse que polit le temps.
 

Des diverses sutures envisagées du point de vue sémiotique

Cet effacement ou non effacement de la cicatrice, qui rend la suture d’autant plus « belle » qu’elle est invisibilisée ou plus « laide » qu’elle est pérennisée, nous avons tâché de le problématiser. Ainsi Mariem Guellouz, dans Du devenir anthropologue du sémiologue : pour une anthropo-sémiologie du corps dansant, se questionne-t-elle sur les rapports de la sémiotique à l’anthropologie et ceux qu’entretient le sémiologue de la danse envers la pratique de son objet d’investigation. Autrement dit, l’on cherche à déterminer quels corollaires suturaux peuvent être tirés du paradigme de l’observation participante. Aussi propose-t-elle de mettre l’accent sur un devenir particulier qu’elle identifie comme émergeant au confluent de disciplines complémentaires :

Dans le parcours anthropologique du sémiologue de la danse, la prise en compte de l’expérience corporelle propre se situe dans les articulations entre conscience corporelle et schéma corporel, entre le soi et l’autre, entre le moi et le monde. Au-delà d’une expérience phénoménologique tout à fait indéniable, il s’agit ici de mettre la lumière sur la formation des devenirs. […] La participation et l’expérience de la danse permettent d’aborder une sémiologie pragmatique où l’objet est expérimenté et les productions sensorielles et émotionnelles du chercheur sont prises en compte dans le parcours de recherche. Explorer et expérimenter corporellement son objet de recherche, performer en analysant, sont peut-être les moyens nécessaires à l’élaboration d’une possible anthropo-sémiologie du corps dansant20.

Les rapports de sens trompeurs liés aux problèmes du référent sont aussi traités par Massimo Leone dans Sutures taxidermiques : sémiotique et ontologie. Prenant comme point d’appui l’histoire du discours « naturaliste » de la première modernité, celui-ci a cherché à déterminer le parcours de « la ligne irrégulière où une ontologie du réel se suture à une sémiotique de sa représentation21 ». Ainsi conclue-t-il : « si la vérité de la réalité ne se manifeste que par la vraisemblance du langage, la vraisemblance du langage suit cependant des lois sémiotiques la suturant au socle du réel22. » Ce sont les rapports impliqués par la première suture identifiée ici précédemment qui sont en jeu dans cette mise à l’épreuve de l’adéquation du langage au monde, et c’est en vertu de la typologie peircienne que l’auteur parvient à comparer les degrés de vraisemblance que l’icône et l’indice impliquent et, surtout, la latitude interprétative qu’ils permettent.

Yan St-Onge propose quant à lui d’étudier les rapports suturaux de la poésie-performance en tant que pratique artistique foncièrement interdisciplinaire, mais plus spécifiquement, ce sont les liens complexes qui la rattachent au livre qui forment le cœur de son questionnement. Dans l’idée de définir ce que peut être (et faire) un « livre de poésie-performance », l’auteur s’interroge sur l’ontologie de la performance et sur le concept d’archive. Un rapprochement entre les notions de documentation et de performativité est ainsi avancé, et celui-ci permet de penser une nouvelle forme suturale, propre à ce type de livre en particulier :

[…] à titre d’ensemble complexe de signes, le livre réalise un lien entre sa propre existence performantielle et celle des performances de Dulude. Qui plus est, le rapprochement […] entre la performativité (au sens d’acte performatif) et le document d’une performance artistique vient suturer […] la continuité conceptuelle entre ces concepts ; ces derniers gardent donc leurs particularités, tout en s’inscrivant dans une même continuité23.

St-Onge s’appuie sur le caractère transdisciplinaire de la sémiotique pour étudier à profit un objet insaisissable, fuyant dans toutes les directions qui l’ont fait naître. Tous les textes qui composent ce numéro agissent en ce sens ; la sémiotique y est mise de l’avant de manière concomitante aux diverses sutures identifiées, et toutes sont issues de problématiques inhérentes aux relations de la sémiotique aux sphères de ses diverses disciplines environnantes. C’est dans cet esprit que Bruno Laprade s’attarde à l’usage du terme queer dans les médias montréalais24, cherchant à déterminer l’ampleur de sa polysémie et l’origine de ses significations détournées.

Enfin, deux articles reposent plus particulièrement sur les affinités entre la sémiotique et l’étude des images. Francesco Giarrusso, d’abord, nous offre une lecture rétrospective de l’ensemble de l’œuvre du cinéaste portugais João César Monteiro25 afin d’y mettre en lumière des motifs récurrents – le double et le reflet – capables de montrer l’ampleur de la rhétorique autoréférentielle et les effets de cette stratégie réflexive sur la compréhension du parcours singulier d’un réalisateur-artisan dont le rapport au monde ne cesse de fasciner. Puis, dans Imaginer le devenir des écrans : l’interface cérébrale de Black Mirror, Emmanuelle Caccamo se propose d’analyser l’« intermédialité fictionnelle » qu’implique la figure de l’interface cérébrale – la forme suturée au corps qu’est devenu le dispositif technique écranique dans un avenir proche que nous fait miroiter l’œuvre à l’étude –, ce qui lui permet d’explorer plus avant la portée heuristique que peut avoir un épisode de science-fiction et les dispositions éthiques qu’il incombe d’adopter au regard des indices prospectifs qu’il présente. « La science-fiction offre […] un “terrain” de choix en vue de penser les formes du devenir26 », écrit l’auteure. Le devenir qu’elle questionne plus particulièrement est celui de la mémoire au regard de sa numérisation possible. « [L]a faculté humaine de mémoire est-elle suturable au numérique?27 », se demande‑t‑elle ; et la réponse avancée, qui tend vers la négative, est d’autant plus intéressante qu’elle reprend la forme que problématise la suture sous son devenir de cicatrice ; car en l’occurrence étudiée, la numérisation de la mémoire, son caractère strictement binaire, « met de côté la phénoménologie et va à l’encontre du principe fondamental de la faculté mnémonique qu’est l’oubli28 ». Reconnaissant cela, Caccamo propose de réfléchir une « éthique de la suture » entre machines et humains, dans l’optique d’atteindre et de maintenir un certain « équilibre sutural ».

*

Ce sont donc là les six manières par lesquelles est abordée dans le présent numéro l’idée de suture. Nous aimons à penser que, n’étant pas les premiers à avoir envisagé d’étudier la sémiotique sous les rapports complexes qu’implique la suture, nous ne serons pas non plus les derniers. Ce deuxième numéro du Cygne noir se veut en ce sens une contribution, humble certes mais non moins ambitieuse, à l’étude de la sémiotique en tant qu’activité suturale. Nous devons beaucoup à Herman Parret qui a tracé pour nous une voie d’intellection foisonnante et espérons à notre tour pouvoir inspirer d’autres chercheuses et chercheurs à emprunter cette voie ou à initier à partir d’elle de nouvelles bifurcations pour la sémiotique, qui ne pourra toujours que profiter, croyons-nous, des sutures qu’on lui fera opérer.

  • 1. F. de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1915, p. 163.
  • 2. Ibid., p. 180.
  • 3. Cf. J. LACAN, séminaire L’identification, 1961-1962. Disponible en ligne : <http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0605021234.html> (consulté le 13 avril 2014).
  • 4. On trouve aussi un important approfondissement de cette pensée dans G. DELEUZE, Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Épiméthée », 1968.
  • 5. C. S. PEIRCE, Collected Papers, 5.484, cité dans Écrits sur le signe, rassemblés, commentés et traduits de l’américain par G. Deledalle, Paris, Seuil, 1978, p. 133.
  • 6. M. FOUCAULT, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1966, p. 44-45.
  • 7. H. PARRET, Sutures sémiotiques, Limoges, Lambert-Lucas, 2006, quatrième de couverture.
  • 8. Ibid., p. 10.
  • 9. F. de SAUSSURE, Écrits de linguistique générale, textes établis et édités par S. Bouquet, R. Engler & A. Weil, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2002, p. 277.
  • 10. Cf. W. v. O. QUINE, Le mot et la chose, trad. de l’américain par J. Dopp & P. Gochet, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1977.
  • 11. Le behaviorisme quinien est à comprendre en sa plus simple expression : on ne peut prendre pour matériau d’analyse que le seul qui nous soit à disposition, c’est-à-dire nos comportements ordinaires. Quine est ainsi non seulement un logicien et philosophe du langage ordinaire, mais également un empiriste radical. À son sujet, Sandra Laugier écrit : […] Quine est behavioriste dans la mesure où, en un sens, on ne peut faire autrement : qu’avons-nous à notre disposition, en matière de langage, sinon le comportement verbal, le nôtre et celui de ceux qui nous entourent? Que savons-nous du langage, sinon ce que nous disons, ou sommes prêts à dire? » S. LAUGIER, L’anthropologie logique de Quine : l’apprentissage de l’obvie, Paris, Vrin, 1992, p. 21. Aussi Quine a-t-il maintes fois défendu sa position, notamment lors d’une conférence prononcée en 1984, où il affirme que l’approche behavioriste est obligatoire. En psychologie, dit-il, on peut choisir d’être ou de ne pas être behavioriste, mais en linguistique, on n’a pas le choix. Cf. W. v. O. QUINE, « The Behavioral Limits of Meaning » (1984), repris dans « Indeterminacy of Translation Again », The Journal of Philosophy, vol. 84, no 1, janvier 1987, p. 5-10.
  • 12. Le philosophe américain David Lewis, dans un texte initialement daté de 1968, dans une veine proche de ce que Foucault développe à peu près dans les mêmes années, écrit : « […] si nous cherchons ce qui différencie fondamentalement le comportement verbal des membres de deux communautés linguistiques distinctes, nous trouverons sûrement quelque chose d’arbitraire, dont la perpétuation est liée à un intérêt commun à se coordonner. Dans le cas des conventions de langage, cet intérêt commun provient de notre intérêt commun à tirer profit de notre capacité de contrôler, dans certaines limites, au moyen de sons et de signes, les croyances et les actions des autres, et à préserver cette capacité. » D. K. LEWIS, « Langage et langages » (1968/1973), trad. de l’américain par E. Zeitlin & L. Quéré, Réseaux, no 62, 1993, p. 13-14, d’après D. K. LEWIS, Philosophical Papers, New York, Oxford University Press, 1983, p. 163-188.
  • 13. W. BENJAMIN, « Über das mimetische Vermögen » (1933), cité dans G. AGAMBEN, Signatura rerum. Sur la méthode, Paris, Vrin, 2008, p. 81.
  • 14. L. WITTGENSTEIN, De la certitude, trad. de l’allemand par D. Moyal-Sharrock, G. E. M. Anscombe & G. H. von Wright (éds), Paris, Gallimard, 2006 [1969], particulièrement § 219 sq.
  • 15. C. S. PEIRCE, Collected Papers, 5.265 (je traduis).
  • 16. Ibid., 1.171 (je traduis).
  • 17. M. FOUCAULT, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1969, p. 241.
  • 18. H. PARRET, Sutures sémiotiquesop. cit., p. 7.
  • 19. Ibid., p. 10.
  • 20. M. GUELLOUZ, « Du devenir anthropologue du sémiologue : pour une anthropo-sémiologie du corps dansant », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/anthropo-semiologie-du-corps-dansant>.
  • 21. M. LEONE, « Sutures taxidermiques : sémiotique et ontologie », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/sutures-taxidermiques-semiotique-et-ontologie>.
  • 22. Ibid.
  • 23. Y. ST-ONGE, « Chambres de Sébastien Dulude : la poésie-performance et le livre », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/poesie-performance-chambres-dulude>.
  • 24. B. LAPRADE, « Queer in Québec : étude de la réception du mouvement queer dans les journaux québécois », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/queer-in-quebec>.
  • 25. F. GIARRUSSO, « Le reflet et le double face au miroir de l’autotextualité cinématographique dans l’œuvre de João César Monteiro », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/le-reflet-et-le-double-monteiro>.
  • 26. E. CACCAMO, « Imaginer le devenir des écrans : l’interface cérébrale de Black Mirror », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/imaginer-le-devenir-des-ecrans>.
  • 27. Ibid.
  • 28. Ibid.
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Pour citer cet article 

LEVESQUE, Simon, « Sutures sémiotiques : une double articulation au service de la diversité des rapports interprétatifs », Cygne noir, no 2, 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/sutures-semiotiques-introduction> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Simon Levesque est doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). En savoir plus sur Simon Levesque