Jacques Derrida, la sémiologie, le structuralisme : entre nécessité et contingence historique

Auteur·e 
Maxime PLANTE
Résumé 

On a souvent suggéré que la question du signe était au centre de la pensée de Jacques Derrida. Cette affirmation est audacieuse, et peut-être téméraire, car elle exige la capacité de distinguer au sein de la pensée derridienne ce qui relève, d’une part, de la nécessité (l’essence du projet, son sens) et ce qui relève, d’autre part, de la contingence historique (occasion ou prétexte). L’article suggère que la pensée de Jacques Derrida met en échec notre capacité à appliquer une telle distinction à son œuvre parce qu’il en va du projet lui-même d’affirmer la nécessité de l’occasionnel au sein de sa pratique textuelle. L’article montre d’où surgit ce principe épistémologique et comment il détermine la pratique textuelle de Derrida, c’est-à-dire la manière dont ce dernier lit et écrit des textes. Plus précisément, je caractériserai le rapport de Derrida au structuralisme en explicitant trois aspects de sa pratique textuelle : inscription historique, emprunt conceptuel, économie stratégique. En parallèle, je mets en évidence comment ces aspects dynamiques laissent apparaître toute la complexité du rapport de Derrida au structuralisme, irréductible à une posture de refus, de dépassement ou d’appartenance simple.

 

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Texte intégral 

Si elle se retirait un jour, abandonnant ses œuvres et ses signes sur les plages de notre civilisation, l’invasion structuraliste deviendrait une question pour l’historien des idées. Peut-être même un objet. Mais l’historien se tromperait s’il en venait là : par le geste même où il la considérerait comme un objet, il en oublierait le sens, et qu’il s’agit d’abord d’une aventure du regard, d’une conversion dans la manière de questionner devant tout objet.

Jacques Derrida, L’écriture et la différence1.

 

Que signifie appartenir? Et que signifie en particulier appartenir à une histoire, à telle histoire, ici celle de la sémiologie? Comment déterminera-t-on les limites ou les bords de cette histoire, là où elle se confond par exemple avec telle autre – celle du structuralisme? À quoi reconnaîtra-t-on, enfin, les signes de cette appartenance? La dénégation, le refus d’appartenir seront-ils des garanties suffisantes pour ne pas être emportés par le courant si celui-ci n’est nul autre que l’histoire elle-même? On ne résiste pas à l’histoire – ni d’ailleurs à l’historien qui la compose rétrospectivement. Mais peut-être le faudrait-il essayer, à tout le moins pour marquer, au sein de l’histoire de la sémiologie et du structuralisme, la résistance spécifique que leur oppose le fils – prodige ou parricide, ou peut-être les deux – que fut Jacques Derrida.

Comment penser, donc, le rapport de Derrida à l’histoire de la sémiologie et plus largement à l’histoire du structuralisme : propriété, héritage, famille, identité, rupture, altérité, parasitisme? Que l’on puisse ou non le considérer comme un rapport familial ou filial comme je viens de le suggérer, c’est la question que j’aimerais ici poser. Derrida « appartient-il » à l’histoire du structuralisme? Cela n’est pas (ou plus) du tout clair pour des raisons qui apparaîtront progressivement.  À quoi bon poser à nouveau la question du rapport de Derrida au structuralisme? Elle se justifie par son apport à l’histoire des idées. Quinze ans ont passé depuis la mort de Derrida et la poussière de l’actualité retombant, on peut progressivement se retourner vers cette singulière aventure de la pensée et se demander quelle signification historique lui conférer, quelle place dans, et quels rapports avec, l’histoire de la pensée lui attribuer. Faire acte de mémoire comporte aussi l’exigence de faire sens. Se demander ce que Derrida hérite du structuralisme implique aussi de s’interroger sur ce que, par dérivation, « nous » héritons de Derrida.

Deux séries de faits sembleraient confirmer par avance l’appartenance de Derrida à l’histoire du structuralisme. La première série se rapporte à sa production textuelle, plus particulièrement aux thèmes traités durant la première décennie de son activité de philosophe. À faire l’inventaire de cette production textuelle, on constate très rapidement la récurrence de travaux dont le thème conducteur semble être la question du signe. C’est le cas, entre autres, de La voix et le phénomène (1967), sous-titré « Introduction au problème du signe dans la phénoménologie de Husserl », de De la grammatologie, avec sa lecture désormais célèbre des thèses de Saussure, Hjelmslev, Jakobson et Peirce, mais aussi de plusieurs articles ou conférences comme « La structure, le signe et le jeu dans le discours des sciences humaines » (1966), « La différance » (1968), « Le puits et la pyramide2 » (1970), sur la « sémiologie de Hegel », de même que « Signature événement contexte » (1971) sur l’écriture et Austin.

Une ambiguïté doit cependant être levée sans tarder. De quelle histoire de la sémiologie est-il question ici? Et pourquoi rapprocher la sémiologie du structuralisme jusqu’à les confondre? J’entends par là autant découper un objet d’étude précis que délimiter la portée de mon investigation. D’abord pour dissiper un malentendu, celui qui donnerait à entendre sous le terme de sémiologie toute l’histoire de la pensée sur le signe, des Grecs aux penseurs médiévaux, jusqu’à Saussure, Greimas et au-delà, et sous le terme de structuralisme, l’histoire de la « recherche de structures linguistiques3 ». Pour reprendre un terme introduit par Fernand Braudel, ce n’est pas à ces phénomènes historiques qui s’inscrivent dans la longue durée4 que je m’intéresserai ici. Non que la pensée de Derrida n’entretienne aucun rapport avec ces phénomènes de longue durée, mais j’ai préféré la rapporter à une sémiologie et un structuralisme avec lesquels son rapport est plus immédiat, plus évident et, surtout, plus problématique.

C’est donc au structuralisme tel qu’il s’est pensé, élaboré et pratiqué majoritairement en France dans les trois décennies suivant l’après-guerre que se circonscrit mon usage de ce terme. La sémiologie joue dans l’histoire de son développement un rôle absolument décisif, à tel point qu’il est difficile de les séparer. Il serait réducteur d’y voir uniquement une question d’héritage : s’il est vrai que la référence à Saussure est incontournable pour tous les acteurs structuralistes, cette filiation n’éclaire qu’extérieurement leur rapport de solidarité. Saussure est bien celui qui a formulé l’idée d’une sémiologie comme « science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale5 », mais cette caractérisation n’est complète qu’à la condition de rappeler qu’il l’énonce à titre de projet. Le structuralisme s’inscrit dans la foulée de Saussure dans la mesure où il répond à son appel de développer le projet annoncé dans la forme scientifique qu’il requiert6. Le structuralisme est l’incarnation, une des incarnations possibles, du projet sémiologique annoncé par Saussure.

Le programme est alors de traiter toutes les sciences humaines (études littéraires, anthropologie, ethnologie, psychanalyse, philosophie, etc.) à la manière dont la linguistique traite le langage, c’est-à-dire traiter ces sciences comme des sciences du signe et leurs objets respectifs, comme systèmes de signes7. Puisque la vie sociale, l’inconscient et le texte sont réputés structurellement analogues au langage, ils sont passibles d’être analysés comme celui-ci. Ce programme repose sur une idée-phare du Cours de linguistique générale, à savoir que la langue est un système de différences sans termes positifs8.  Foucault l’énonce de manière admirable :

Le point de rupture s’est situé le jour où Lévi-Strauss pour les sociétés et Lacan pour l’inconscient ont montré que le “sens” n’était probablement qu’une sorte d’effet de surface, un miroitement, une écume et que ce qui nous traversait profondément, ce qui était avant nous, ce qui nous soutenait dans le temps et dans l’espace, c’était le système […] [c’est-à-dire] un ensemble de relations qui se maintiennent, se transforment, indépendamment des choses qu’elles relient9.

S’en inspirant, la méthode structurale cherche le sens non plus dans les termes simples ou dans le contenu signifié, mais dans les relations entre les termes, et s’applique à reconstruire le système de ces relations dans la forme d’un modèle général10.

Si l’on accepte l’idée que « sous le nom de structuralisme se regroupent les sciences du signe, des systèmes de signes11 », il faudrait alors convenir que le discours de Derrida appartient de toute évidence à l’histoire du structuralisme dans sa tentative d’actualiser le projet sémiologique. Cette évidence a reçu sa sanction de la part de la réception de Derrida, laquelle fournit la seconde série de faits militant en faveur de son appartenance à l’histoire du structuralisme. Cette seconde série aggrave et radicalise à plusieurs égards l’appartenance de Derrida à une telle histoire ; ce qui se trouve ainsi qualifié de sémiologique ou de structuraliste n’est plus simplement le thème du discours de Derrida, mais bien plus fondamentalement l’objet même de sa pensée, son projet ou son programme. Plusieurs chercheurs voient en effet dans la question du signe le « phénomène primordial12 » de la déconstruction ou encore son point de départ13. La tâche de la déconstruction serait ainsi intimement liée au problème du signe14, de sorte que tout son programme est organisé et orienté à partir de ou vers lui15. John Caputo exprime bien cette conception :

[…] il y a chez Derrida un troisième élément original dans sa transgression de la métaphysique, que l’on peut appeler, par souci de brièveté, la composante sémiologique. Car ce que Derrida a parfois nommé différance ou archi-écriture émerge d’une lecture critique de Saussure (par l’intermédiaire du cercle linguistique de Copenhague) 16 […]

Il faudrait en déduire alors que la pensée de Derrida entretient avec le structuralisme une « relation interne […] En d’autres termes, le néo-structuralisme [de Derrida] n’est pas simplement postérieur au structuralisme, il se rattache d’une manière critique au structuralisme et ne saurait être compris sans lui17 ». Ce type de lecture inscrit la pensée de Derrida de plein droit dans la continuité d’un débat amorcé par le structuralisme et son interprétation sémiologique. « Appartenir » à l’histoire du structuralisme signifierait ainsi s’inscrire dans un projet ou un programme partagé – et cela veut dire aussi : un programme critiqué, réinterprété, réformé, transformé.

Cette affirmation d’un rapport intrinsèque de la pensée de Derrida à l’histoire du structuralisme est déjà beaucoup plus audacieuse – et comme telle beaucoup plus difficile à soutenir –, car elle exige de nous que nous soyons en mesure de distinguer au sein du texte derridien ce qui relève, d’une part, de la nécessité (l’essence du projet, son sens, son commencement, son objet propre) et ce qui relève, d’autre part, de la contingence historique (occasion ou prétexte). La relation de la déconstruction à la sémiologie et au structuralisme est-elle nécessaire ou accidentelle? Je voudrais suggérer que, dans le cas de Jacques Derrida, cette distinction est extrêmement malaisée à établir, non par provision mais parce qu’il en va du projet lui-même d’affirmer la nécessité de l’occasionnel au sein de sa pratique textuelle. J’aimerais analyser les traces de cette affirmation au sein de l’œuvre de Derrida en étudiant deux niveaux :

  1. le niveau méthodologique, où cette affirmation se trouve énoncée et justifiée ;

  2. le niveau textuel, où cette affirmation se trouve mise en pratique.

L’article poursuit un double dessein. Je voudrais montrer d’où surgit un principe épistémologique – la nécessité de l’occasionnel – et comment il détermine la pratique textuelle de Derrida, c’est-à-dire la manière dont il lit et écrit des textes. Plus précisément, je caractériserai son rapport au structuralisme en explicitant trois aspects de sa pratique textuelle : inscription historique, emprunt conceptuel, économie stratégique. En parallèle, l’article met en évidence comment ces aspects dynamiques laissent apparaître toute la complexité du rapport de Derrida au structuralisme et lui prescrivent d’habiter son discours, d’emprunter ses outils conceptuels, de parler son langage et de partager son espace de questionnement jusqu’à un certain point, mais sans toutefois s’identifier à son programme scientifique. Négocier une telle position énonciative n’est pas facile, mais demeure impératif pour penser la nécessité sans destin et l’appartenance sans propriété qui rapportent l’un à l’autre Derrida et le structuralisme.

Le lecteur sera déçu s’il espère tirer du présent article un éclaircissement des positions spécifiques de Derrida envers les diverses figures de proue du mouvement structuraliste (Saussure, Lacan, Lévi-Strauss, etc.) ou vis-à-vis des divers concepts mobilisés par le structuralisme (au premier chef celui de « signe »). L’objectif ici est plutôt d’éclaircir les facteurs internes au projet théorique (ou pratique, cela se laissera de moins en moins bien déterminer) de Derrida qui l’auront poussé à entrer explicitement en rapport avec le structuralisme. Ce choix est révélateur par contraste avec le silence observé par exemple vis-à-vis de Sartre, de Merleau-Ponty et, pendant presque vingt ans, à l’égard de Marx et du marxisme18.

 

Les présupposés de la question

Avant de pouvoir aborder frontalement la question du rapport entre Derrida et le structuralisme, il me faut rappeler les présupposés qui sous-tendent la question. Ce rappel sera d’autant plus pertinent qu’il fera apparaître les implications épistémologiques du travail de déplacement que cherche à opérer Derrida. Possédons-nous les outils conceptuels adéquats pour traiter la question du rapport de Derrida à un courant de pensée historique quel qu’il soit? La tradition philosophique nous a légué tout un arsenal pour caractériser ce rapport selon un certain nombre de distinctions classiques : primaire/secondaire, interne/externe, nécessaire/contingent, essence/accident, être/apparence, etc. Les travaux existant sur la question suggèrent que ces distinctions opèrent pleinement dès que l’on tente de répondre sérieusement à la question : « Quel est le rapport de Derrida au structuralisme? » Comment pourrait-il en être autrement? Il semble bien pénible, en effet, de penser un rapport d’appartenance à la fois nécessaire et contingent, à la fois essentiel et accidentel. Le problème se décuple encore du fait que cette question de l’appartenance présuppose que l’on ait résolu une question préalable qui est celle de déterminer le sens et l’essence du projet philosophique de Derrida. Tâche difficile s’il en est, certes, et qui fait intervenir encore une fois les mêmes outils conceptuels. Et cela pour une raison simple : toute notre épistémologie, en particulier notre épistémologie « scientifique », repose sur la distinction aristotélicienne entre l’essence et l’accident19. S’il y a opposition entre ces deux régimes, c’est en vertu d’un constat très vite posé par Aristote : de l’accidentel on ne peut tirer aucune science, car la science se propose d’enregistrer la régularité ou la nécessité20. De la contingence ou du hasard, nous ne sommes pas en mesure de tirer une science puisque l’être accidentel ne se plie au principe d’aucune régularité.

On dira peut-être que l’opposition nécessité/contingence est inadéquate d’un strict point de vue derridien « orthodoxe » pour aborder la pensée du philosophe français. Mais qu’en est-il justement de cette orthodoxie? Dans la mesure où Derrida suggère la contamination des oppositions traditionnelles – ce que j’indique sous le vocable de « nécessité de l’occasionnel » – et non leur refus pur et simple, l’utilisation et la subversion éventuelle des outils conceptuels « modernes » n’est en rien à proscrire21 ; ces oppositions sont bien au contraire fécondes comme l’est toute pensée méditant sur sa propre histoire.

Cette fondation épistémologique classique n’est pas remise en question par la division actuelle entre les courants empiristes et idéalistes. Seulement, dans le premier cas, l’empirisme fait le détour par la contingence (l’expérience) pour en tirer une connaissance qui ne l’est pas ; dans l’autre, l’idéalisme fait abstraction de la contingence. Dans les deux cas, donc, science et philosophie accréditent la distinction posée par Aristote et se laissent guider par l’essence, par la nécessité.

Derrida, on le remarquera, se trouve partagé entre ces deux courants. De la grammatologie, par exemple, développe une critique de l’empirisme, sous le prétexte assez classique (venu de l’idéalisme) qu’il faut savoir a priori ce que l’on cherche pour le trouver. Autrement dit, il faut bien s’être posé la question de l’essence au préalable et en amont de la recherche empirique si celle-ci souhaite être en mesure de prendre en considération tout le champ de son investigation.

En sens inverse, La voix et le phénomène développe une critique de l’idéalisme, plus spécifiquement de l’idéalisme transcendantal de Husserl. Le projet phénoménologique, c’est-à-dire la connaissance pure de l’essence des choses, détachée de tout rapport au monde sensible où ces choses peuvent être rencontrées, est-il à proprement parler possible? C’est au fond la question que pose Derrida à propos de la conception husserlienne du signe linguistique. Le débat entre l’essence et l’accident se trouve alors transposé intégralement sur le plan sémiologique. Husserl cherche en effet à distinguer deux fonctions au sein du signe : une fonction expressive, qui désigne la face spirituelle (le signifié, dixit Saussure) du signe, et une fonction indicative, qui désigne la face physique (signifiante) du signe22. L’expression est ainsi ce que le signe vise, l’essence signifiée, alors que l’indication est la réalisation sensible et le véhicule de cette visée. Husserl cherche à fonder la possibilité d’un accès pur à l’expression, détachée de toute adhérence à la dimension indicative du signe : la possibilité, par conséquent, de distinguer au sein du signe l’essentiel de l’accidentel.

Plus qu’une réhabilitation du sensible aux dépens de l’intelligible, ce qui ne ferait que nous faire basculer à nouveau dans un empirisme dont les limites ont été indiquées plus haut, c’est l’hypothèse de la nécessité de l’occasionnel qui retient Derrida. Par cette expression, j’entends désigner l’idée que, pour Derrida, le nécessaire est toujours intimement enchevêtré – d’un enchevêtrement irréductible – avec l’occasionnel. La substance et l’essence (par exemple d’un projet philosophique) ne peuvent dès lors être radicalement séparées de la manière dont elles s’incarnent historiquement (thèmes, débats du moment, rapport au « ici, maintenant », etc.). En ce sens, l’accidentel n’est jamais purement accidentel ou contingent ; au contraire, il participe toujours du projet, de l’idée ou de l’essence, et ce pour la raison absolument décisive que ceux-ci ne peuvent se réaliser que sous une forme mondaine, historiquement située dans une langue et une tradition, bref, dans tout un ensemble de paramètres que l’on désigne habituellement sous le nom de contexte. Toute pensée est pensée-en-situation.

On peut déduire de cette hypothèse deux conséquences qui l’éclairent :

  1. Le « détour » par le langage est irréductible ; ce dernier n’est pas une couche secondaire de l’expérience comme le pensaient encore Mill et Husserl à la suite de tant d’autres, il ne se surajoute pas à une pensée déjà formée en attente de se dire23. Notre accès au monde, mais aussi notre accès à notre pensée est médiatisé par la langue, l’histoire, la tradition (Maurice Merleau-Ponty : « […] mes paroles me surprennent moi-même, et m’enseignent ma pensée24 »).

  2. En sens inverse, sur le plan épistémologique, il n’y a pas de retour qui soit garanti vers l’objet « propre » de la pensée, et d’abord parce que cet objet n’a jamais existé « en propre », détaché ou libéré du langage qui l’informe dès l’origine. Si c’est bien le cas, alors la possibilité d’un détour par les signes qui ne soit pas un retour vers le sens ou l’objet premiers n’est ni accidentel ni dérivé.

Aussi bien dire qu’ici l’appartenance (« notre » pensée, « notre » langage) signifie rien moins qu’une possession simple. Pour user d’une métaphore, l’appartenance à l’être « que nous sommes » prend la forme d’un habiter, étant entendu que l’habitation n’est possible et pensable qu’en vertu d’un sol dont elle est redevable. Ce sol ne nous appartient qu’en un sens non possessif, car notre immersion dans le monde du sens, dans l’histoire et le langage, est immersion au sens fort du terme et n’admet pas de prise de distance réflexive intégrale25. Le langage, pour ne donner que l’exemple le plus massif, possède une épaisseur historique et une structure profonde telle que le locuteur ne peut jamais contrôler totalement l’usage qu’il en fait. Ce postulat qui nous vient du structuralisme linguistique vaut aussi pour Derrida26. La position traditionnelle du chercheur est donc disqualifiée dans son principe même : l’observateur ne pourra jamais établir une distance avec le monde qui pourrait lui permettre de le décrire « en tant que tel », c’est-à-dire se mettre « hors-jeu » pour le décrire de façon si « objective » qu’il puisse être pour nous tel qu’il serait si nous en étions totalement absents.

Ce rêve (qui est celui de Hegel, de Husserl et de quelques autres) est aussi, selon Derrida, une illusion ; il faut donc s’en déprendre et adopter une position critique qui soit plus cohérente avec la condition nécessairement occasionnelle de notre appartenance au monde, de façon à conserver et la radicalité du questionnement transcendantal et l’efficacité économique de la démarche empiriste. Et puisque le développement des sciences humaines passe inévitablement par la lecture et l’écriture, l’irréductibilité de ce passage par l’accidentel implique dès lors une mutation de leur tâche anticipée, ainsi qu’une attention redoublée à notre inscription dans l’histoire. C’est à travers cette pratique textuelle qu’est le mieux visible le rapport particulier de Derrida au structuralisme.

 

La mise en œuvre : le structuralisme et la sémiologie réinscrits au sein d’une théorie-pratique textuelle

François Dosse consacre de longues pages à Derrida dans son Histoire du structuralisme. Cela renforce l’impression de départ à l’effet qu’il appartient de plain-pied au mouvement. Pourtant, à bien y regarder, rien ne semblait destiner Derrida à intégrer cette histoire. Le début de son parcours témoigne plutôt d’un intérêt pour la phénoménologie et l’épistémologie ; ses premières productions textuelles portent sur Husserl27 et il donne ses premiers cours sur Husserl, Heidegger, Hegel et Descartes, notamment28. Aussi tard qu’en 1962, alors que le mouvement structuraliste est déjà bien amorcé, rien ne laisse présager que le structuralisme allait devenir en 1967 un objet privilégié pour Derrida. On peut y voir l’effet de la mise en œuvre d’un projet éditorial qui fait la part belle au postulat de la nécessité de l’occasionnel. Je voudrais mettre en évidence trois aspects par lesquels ce projet est mis en œuvre dans la pratique textuelle de Derrida.

J’ai décrit plus haut les conséquences épistémologiques de l’hypothèse de la nécessité de l’occasionnel, que l’on pourrait résumer à la fois sous le titre d’une participation de l’accidentel à l’essentiel et de l’impossibilité d’un accès pur à l’essence (substance, objet propre, sens premier, etc.). N’y revenons pas ; il suffit de mentionner que les tâches de lecture et d’écriture proposées par Derrida sont « étroitement dépendantes » de cette hypothèse et de ses conséquences29.
 

1.  Motif de l’inscription historique

S’il n’y a pas de position philosophique qui soit en mesure de surplomber l’histoire pour distinguer ce qui d’elle relève de l’enchaînement nécessaire de ce qui est de l’ordre de la contingence, il faut assumer notre position radicalement finie, c’est-à-dire historiquement située dans un contexte déterminé et déterminant. Cette position prescrit aussi tout un parcours et répond indirectement – en la court-circuitant – à la question transcendantale du commencement de l’enquête philosophique. En la court-circuitant en effet, car il s’agit selon Derrida de « commencer quelque part où nous sommes30 ». Il y a dans cette exigence une reconnaissance de l’irréductibilité de notre situation herméneutique, mais aussi de sa productivité.

De son irréductibilité en effet, puisqu’être signifie toujours être inscrit dans l’histoire, dans un monde, dans une tradition et dans un langage – ce que l’on peut appeler d’un mot un contexte. Impossible d’échapper à cet être-en-situation qui détermine en retour nos horizons de sens et de compréhension. Il est vrai que cet aspect « contextualiste » tranche en apparence avec ce qui nous est dit du contexte « insaturable » dans « Signature événement contexte » (SEC) 31. Mais cette idée est pourtant loin de signifier qu’il n’y a pas de contexte qui tienne : qu’il n’y ait pas de contexte absolument déterminable ne signifie pas qu’il n’y a pas de contexte en général. Il faudrait en ce sens mettre l’affirmation de SEC en rapport avec celle-ci, trouvée dans Limited Inc. : « il n’y a pas de hors contexte32 », et méditer leur cohérence. Du reste, il ne suffit pas de reconnaître le fait de cette inscription historique pour être en mesure d’en déterminer le contenu précis et sa portée. Quand sais-je, à proprement parler, si j’ai bien réussi à circonscrire tous les éléments d’un contexte33 – et a fortiori lorsque ce contexte est « le mien » et que manque alors la distance nécessaire pour évaluer ce qui est porteur?

Quoi qu’il en soit, dès 1963, année où il publie dans la revue Critique un article sur le structuralisme littéraire (« Force et signification »), Derrida a cru reconnaître dans le structuralisme un discours incontournable. Il l’exprime explicitement dans De la grammatologie : « Dans le champ de la pensée occidentale, et notamment en France, le discours dominant – appelons-le “structuralisme” – reste pris aujourd’hui, par toute une couche de sa stratification, et parfois la plus féconde, dans la métaphysique34 […] ». Ici et maintenant, c’est-à-dire, dans ce cas précis : « dans le champ de la pensée occidentale », « en France », « aujourd’hui ». Mais en même temps, le caractère dominant d’un discours n’est pas suffisant ; cela lui confère certes une certaine nécessité historique, mais il faut qu’en cette histoire se croisent aussi d’autres discours, thèmes, figures, problèmes, etc. C’est ce foyer que Derrida cherche par exemple à circonscrire grâce à la différance : « […] la différance […] m’a paru stratégiquement le plus propre à penser, sinon à maîtriser […] le plus irréductible de notre “époque”. Je pars donc, stratégiquement, du lieu et du temps où “nous” sommes35 […] » En identifiant les lignes de force d’une époque sous ses figures occasionnelles (car au sens strictement philosophique elles ne sont pas nécessaires), en faisant du structuralisme le mouvement intellectuel à la fois le plus fécond, le plus exemplaire et le plus problématique, Derrida se donne les moyens d’intervenir avec efficacité dans les débats non seulement contemporains36, mais aussi et peut-être surtout dans le débat avec la tradition (passé et à venir). La différance fait fond sur l’idée-phare du structuralisme qu’est le caractère différentiel du signe, mais tout à la fois déplace la notion pour problématiser un ensemble de discours philosophiques dont le structuralisme n’est que le plus évident, ensemble que Derrida a parfois intitulé dans ses premiers écrits, d’une manière qu’il reconnaîtra par la suite imprudente, « la métaphysique ».

S’inscrire dans son contexte historique revêt une importance proprement stratégique. Le contexte déterminé est un contexte déterminant, car une époque et un champ – le champ universitaire, disciplinaire, institutionnel, intellectuel et éditorial de la France des années 1960 – déterminent tout un système d’opportunités et de limites, de coups possibles et interdits, voire impensables, et circonscrivent l’horizon dans lequel un discours pourra être tenu – et reçu. Il ne suffit pas de parler pour avoir du poids. Même l’idée philosophique la plus géniale n’a aucune chance d’être entendue – c’est-à-dire d’être reconnue comme légitime – si elle ne parle pas la langue de « son » champ. Bourdieu a décrit en détail cet aspect de l’économie des échanges linguistiques, je n’y reviens pas37. Notons simplement que cet aspect socio-historico-discursif brouille complètement la distinction entre nécessité et contingence. Il n’y avait, à proprement parler, aucune nécessité à ce que Derrida se règle sur le structuralisme – et pourtant il ne pouvait pas raisonnablement en faire l’économie.

Derrida prend acte de la nécessité de composer avec le structuralisme en reconnaissant l’actualité et le potentiel critique, sinon du projet sémiologique, du moins de son objet :

Quoi qu’on en pense sous ce titre, le problème du langage n’a sans doute jamais été un problème parmi d’autres. Mais jamais autant qu’aujourd’hui il n’avait envahi comme tel l’horizon mondial des recherches les plus diverses et des discours les plus hétérogènes dans leur intention, leur méthode, leur idéologie […] [Cette inflation du signe « langage »] indique comme malgré elle qu’une époque historico-métaphysique doit déterminer enfin comme langage la totalité de son horizon problématique38.

Expliquant la « naissance » de la première partie de De la grammatologie (publiée d’abord dans la revue Critique), Derrida marque d’ailleurs explicitement la provenance occasionnelle du texte : « On peut la considérer [la première partie de De la grammatologie] comme le développement d’un essai publié dans la revue Critique (décembre 1965-janvier 1966). L’occasion nous en avait été donnée par trois importantes publications […]39 ».

Bien qu’il n’y ait pas de raison dans l’Histoire il n’en reste pas moins que l’histoire de la philosophie, dans la récurrence et la répétition de ses schèmes (ici quant à l’opposition parole/écriture) donne à penser une certaine régularité ou cohérence interne qui ne peut pas ne pas être signifiante ou productrice de sens40. Hans-Georg Gadamer décrivait cette productivité historique singulière sous le concept évocateur de travail de l’Histoire, au sens où c’est l’histoire qui travaille les acteurs – et non plus simplement l’inverse41.

Cet assujettissement aux règles du champ laisse croire que l’inscription dans un contexte exerce une force uniformisante sur les discours. Dès lors, on ne comprend pas bien comment expliquer la possibilité d’un discours novateur ou critique qui s’écarte de la norme. L’inscription historique possède pourtant une productivité qui lui est propre. La variation infinie des combinaisons, des parcours, des intérêts, des questions, des attentes de sens et des préoccupations confère à chaque situation herméneutique de l’interprète quelque chose d’unique. Il y a dans cette situation un caractère aléatoire, puisque sa constitution dépend de la chance des rencontres, ce qui la rapproche d’un certain empirisme42. Cet empirisme-ci est pourtant difficile à accuser en ce qu’il traduit la situation ontologique de l’être fini et non un parti pris philosophique. Cela rend possible du même souffle que des questions constamment neuves puissent être adressées aux textes de la tradition et qu’un écart puisse être marqué vis-à-vis des discours dominants.

« Partir d’où nous sommes » implique donc de réconcilier la pointe la plus extrême de l’inscription historique « objective » (par exemple la montée du structuralisme en France au milieu des années 1960) avec la situation herméneutique singulière de l’interprète (par exemple le croisement des intérêts, des questionnements, des rencontres et du bagage historico-philosophique de Derrida) ; il faut arriver à fondre ensemble les deux espaces de questionnement si l’on espère parvenir à obtenir une productivité historique et un « levier d’intervention » susceptibles de produire des effets transformateurs43. La « nécessité de l’occasionnel », incarnée dans l’exigence de l’inscription historique, dit ainsi plus qu’un simple principe théorique. Il s’agit en effet de se donner les moyens de penser la théorie de telle sorte qu’elle soit cohérente avec la pratique et non plus en rupture avec elle : théorie de la pratique (de la lecture) autant que théorie-pratique (lecture-intervention). Ce sont ces deux instances que j’explorerai successivement ci-dessous.

Quelques mots au préalable sur l’insuffisance ici des concepts de « théorie » et de « pratique ». Dans le cours récemment édité que Derrida a consacré à ces deux notions44, il rappelle la difficulté de comprendre ce que « faire » veut dire, puisque son sens s’est toujours déterminé par opposition, et selon le contexte, à la théorie (regarder, penser, concevoir, dire, etc.). La question de savoir ce qu’est la pratique est donc encore une question théorique. Or, à cette tradition du théorique (Marx, Althusser, Kant, Heidegger, pour se limiter aux penseurs traités dans le cours) Derrida oppose une autre question : « que faire? » Il accentue ainsi la tâche, le devoir ou l’injonction qui est contenue à même l’exigence de la pratique. Derrida émet donc l’hypothèse d’une pratique dont la théorie n’est plus l’instance déterminative première ; il faut le « faire », même – et surtout – en l’absence d’une assise théorique sur laquelle régler la pratique. Derrida suggère une sorte de « nécessité » non théorique, un « avoir-à-faire » ou un « ne-pas-pouvoir-se-soustraire-au-faire ». Il va sans dire qu’une telle nécessité non théorique prescrit une attention renouvelée aux conditions occasionnelles, nécessairement occasionnelles, de la pratique et communique en ce sens avec la proposition centrale de cet article.
 

2.  Motif du bricolage ou de l’emprunt conceptuel

Dans cette théorie de la pratique, se pose très rapidement la question des outils de lecture, car le rapport au structuralisme est d’abord et avant tout un rapport avec des textes. Armés de quels concepts devons-nous lire et critiquer un texte? Derrida répond pour l’essentiel à cette question grâce à la formule bien connue « Il n’y a pas de hors-texte45 ». On l’a souvent interprétée comme la généralisation de la structure textuelle et son application à l’ensemble de la réalité. Ce faisant, on ne s’approche pas de l’enjeu méthodologique de la formule qui vise à circonscrire la tâche de la lecture et le choix de ses outils. « Il n’y a pas de hors-texte » signifie dans cette optique qu’il n’y a de ressources critiques « contre » un texte qu’intra-textuelles, c’est-à-dire internes ou immanentes, marquant ainsi par là que la lecture critique ne peut s’autoriser d’aucun « saut » hors du texte parce qu’elle doit affronter sans détour la question de sa cohérence interne. L’économie du texte doit générer elle-même le potentiel critique qui pourra lui être opposé, selon une logique de l’auto-immunité que Derrida a développée dans ses derniers livres46. Il ne s’agit donc pas d’une violence interprétative imposée (grille de lecture, cadre théorique, présupposés et attentes du lecteur, etc.), et moins encore d’une violence imposée de l’extérieur au texte (structuraliste ou non).

Pour reprendre la métaphore de l’habitation avancée précédemment, habiter voudrait toujours dire se plier aux contraintes du sol (l’institution universitaire, etc.) et aux lois du pays hôte (le structuralisme dominant de l’époque, etc.). Cet habitant-lecteur correspondrait à la figure derridienne du bricoleur. Ce dernier a pour caractéristique d’utiliser les matériaux disponibles (langage, concepts, etc.) et s’adapte à ce que chaque situation herméneutique comporte d’unique plutôt que de lui imposer une machinerie conçue pour une application et une production en série (méthodes, cadres théoriques, grilles de lecture, etc.) 47. Le bricoleur emprunte les concepts des autres48, car il sait que « son » langage est toujours hérité d’un autre, c’est-à-dire de la tradition, et qu’il ne peut ni se passer du logos dans lequel il a « grandi » et dont il ne contrôle jamais tout à fait les horizons de sens, ni en inventer un nouveau, ni demeurer naïvement en lui (c’est-à-dire reprendre les concepts de manière non critique).

La très grande majorité des concepts mobilisés par Derrida – peut-être tous49 – sont des emprunts conceptuels faits à d’autres écrivains ou philosophes (dont celui de bricolage, emprunté à Lévi-Strauss). La différance, par exemple, circonscrit tout un réseau de renvois qui comprend Saussure sans s’y limiter. Dans ce réseau, on trouverait minimalement :

  1. Sur le plan grammatical d’abord : le rapport au mouvement ou à la mise en mouvement, suspendu entre activité et passivité (tel que marqué par la terminaison -ance de la différance).

  2. Sur le plan sémantique ensuite : l’espacement, la temporisation, l’articulation et l’économie comme métaphores de l’opération de la différance.

  3. Sur le plan de l’histoire conceptuelle enfin : le rapport au concept de différence, tel qu’il se déploie au moins chez Hegel, Nietzsche, Freud, Heidegger et Saussure.

Ainsi, un concept est susceptible d’être emprunté lorsqu’au cours d’une lecture il paraît en mesure d’agir comme fil conducteur pour mettre à l’épreuve la cohérence interne d’un ou plusieurs textes50 : ce fil très précis du tissu textuel permet d’apprécier la cohérence générale de l’étoffe pour éventuellement faire apparaître certaines incohérences qui n’étaient pas visibles à première vue.

Ce bricolage ou emprunt communique avec la nécessité de l’occasionnel en deux points au moins : (1) il demeure interne au texte analysé (le concept emprunté est déjà actif dans le texte hôte) ; et (2) son efficacité est localisée et non transférable, c’est-à-dire que son potentiel critique et son « levier d’intervention » peuvent très bien se limiter au contexte dans lequel il a été prélevé. Par exemple, écrit Derrida, le mot « déconstruction » emprunté à Heidegger – qui a eu la fortune que l’on sait – « ne tire sa valeur que de son inscription dans une chaîne de substitutions possibles, dans ce qu’on appelle un “contexte”. Pour moi, […] il n’a d’intérêt que dans un certain contexte où il remplace et se laisse déterminer par tant d’autres mots, par exemple “écriture”51 […] ». Ce n’est donc pas un « bon » mot, si par « bon » on entend un mot qui soit universellement applicable ou qui soit approprié dans toutes les circonstances. Son efficacité est toujours déterminée, localisée, limitée ; en somme, occasionnelle ou opportune.

L’enquête sur le rapport de Derrida au structuralisme se complique alors grandement. D’une part, les contraintes socio-historico-discursives forcent Derrida à régler son discours sur celui du structuralisme alors dominant. D’autre part, sa pratique de lecture lui prescrit de critiquer le structuralisme en recourant au langage et aux concepts de celui-ci. Cela semble bel et bien inscrire Derrida dans une relation interne au structuralisme et menace en outre de dissoudre la spécificité de l’espace de questionnement de la déconstruction. C’est pour naviguer entre ces écueils qu’il faudra user de stratégie.
 

3.  Motif de l’économie stratégique

Dans cette « théorie-pratique » de l’occasionnel, l’économique ou le stratégique sont présents de part en part. Il faut savoir compter. Il y a économie et rapport économique lorsque l’on doit prendre en compte plusieurs paramètres à la fois ; il y a stratégie lorsque la distribution des comptes doit être négociée et le risque, pris en charge. « Il s’agit, écrit Derrida, de poser expressément et systématiquement le problème du statut d’un discours empruntant à un héritage les ressources nécessaires à la dé-construction de cet héritage lui-même. Problème d’économie et de stratégie52. » C’est l’instance stratégique qui règle l’économie du discours, qui ordonne la marche ou qui supervise le déploiement des motifs que j’ai introduits jusqu’ici et s’il faut calculer, c’est afin d’atteindre la plus grande efficacité dans leur application. Cette efficacité est solidaire de l’inscription historique au sein des discours dominants ; seulement, il s’agit cette fois d’une efficacité pensée dans la longue durée, qui vise à éviter que le discours critique soit confondu par la postérité avec le discours critiqué, sous la forme, par exemple, d’un avatar du « poststructuralisme ».

La nécessité de l’occasionnel prescrivait, on l’a vu, que le bricoleur emprunte les concepts et le langage plutôt qu’il ne les invente. Cela formule une tâche de lecture, mais circonscrit aussi l’espace d’un problème d’écriture. Il n’y a pas d’autre alternative que celle d’habiter la demeure empruntée du langage structuraliste, et cela a des conséquences fécondes sur le plan de la lecture puisque cela rend possible et autorise une lecture immanente qui se nourrit du potentiel critique des textes hôtes. Mais ce potentiel critique risque la neutralisation ou l’assimilation. En utilisant le même langage, « en utilisant contre l’édifice les instruments ou les pierres disponibles dans la maison », le risque encouru est de tourner en rond et de revenir au même, c’est-à-dire « de confirmer, de consolider ou de relever sans cesse à une profondeur toujours plus sûre cela même qu’on prétend déconstruire53 ». On comprend alors que la possibilité même de notre question sur le rapport de Derrida au structuralisme surgit de cette ambivalence constitutive entre un principe méthodologique, voire épistémologique (la nécessité de l’occasionnel), et la pratique de lecture correspondante qui doit faire l’épreuve de la perte de son originalité par rapport au discours dont elle se sert pour poursuivre et développer une problématique autonome.

D’où l’urgence d’un recours stratégique au langage structuraliste, qu’il faut habiter, certes, mais « d’une certaine manière54 » pour tâcher d’éviter la neutralisation du discours critique. Derrida a décrit cette pratique textuelle spécifique sous le titre d’une « logique de la paléonymie » :

La déconstruction […] doit, par un double geste, une double science, une double écriture, pratiquer un renversement de l’opposition classique et un déplacement général du système. C’est à cette seule condition que la déconstruction se donnera les moyens d’intervenir dans le champ des oppositions qu’elle critique et qui est aussi un champ de forces non-discursives55.

C’est à cette double condition d’intervention que l’emprunt conceptuel se justifie et conserve son efficacité stratégique. Le « vieux nom » emprunté demeure efficace parce qu’il reste attaché à la tradition, parce que son lien à la tradition demeure lisible ; mais son efficacité repose également sur l’écart calculé que Derrida fait subir au vieux nom, de telle sorte que, sous le couvert tranquille et rassurant d’un vieux nom, se tapit une conceptualité originale qui, sans s’opposer simplement à l’ancienne, veut suggérer sa crise interne ou sa ruine. Il faut penser ces deux moments ensemble. Si l’un ou l’autre venait à manquer, l’opération perdrait toute efficacité.

Le travail de déplacement opéré par Derrida est particulièrement visible, sinon éloquent, avec le néologisme « différance ». Déplacement grammatical certes (le a pour le e), mais plus fondamentalement la mise en réseau du concept de différence linguistique avec une série d’autres discours (phénoménologiques, en particulier) dans desquels la notion de différence est mobilisée, et ce, afin de suggérer le déplacement d’une problématique : la différance, contrairement à la phénoménologie et au structuralisme, dit Derrida, viserait à restituer le mouvement constituant des différences constituées. Le structuralisme, dans son projet de modéliser le système des relations différentielles qui constitue les œuvres comme telles, aurait échoué à rendre compte de cet aspect structurant, mais non structuré et par conséquent invisible pour le regard structuraliste. Ce qui se trouverait alors sacrifié, c’est la force constitutive qui instaure les relations formelles scrutées par le structuralisme56. C’est ainsi spécifiquement au niveau programmatique que l’écart entre Derrida et le structuralisme paraît le plus significatif.

Mais il ne faut pas se satisfaire de cette logique discursive simple où un concept (par exemple la « forme » structuraliste) est critiqué à partir d’un concept opposé (par exemple, celui de « force », négligé, dit Derrida, par le structuralisme de Jean Rousset57). Rodolphe Gasché a suggéré dans une publication récente58 que l’apport spécifique de la déconstruction est de considérer la discursivité philosophique comme le lieu d’une économie conceptuelle où la valeur des concepts mobilisés (force, forme, etc.) est le produit d’un rapport de force différentiel (c’est-à-dire variable et non essentiel). L’ultrastructuralisme de Rousset reconnaîtrait par exemple une valeur infiniment plus grande à la forme qu’à la force, jusqu’à oblitérer cette dernière, selon Derrida. On voit donc la futilité et la circularité improductive d’une critique qui ne ferait qu’inverser le rapport de force (force > forme) par le renversement de la valeur associée aux concepts. Aussi pour Gasché l’intérêt de la déconstruction est-il plutôt de nous éveiller à la naïveté de ce jeu (en montrant par exemple que la « parole » n’a pas de priorité naturelle sur l’« écriture ») et à la nécessité de penser le geste critique autrement que sur le mode d’un dépassement (« post », par exemple poststructuraliste) ou d’un renversement simple (« anti », par exemple antistructuraliste).

Si le jeu critique – auquel nous participons tous en tant que nous sommes traversés par l’histoire – consiste à peser ce qui du passé et de la tradition mérite d’appartenir au présent, s’il s’agit bien de gérer un héritage, alors on mesure la portée d’une pensée qui nous dit que c’est toujours de l’intérieur, par une transformation des rapports de force (conceptuels ou non), qu’il est possible d’aménager les conditions de notre appartenance. Le problème, en rétrospective, n’était pas tant de savoir si Derrida appartient ou non au structuralisme que de réfléchir à la manière dont il aura composé avec celui-ci, si « composer » désigne bien à la fois la transaction qui s’accommode d’un legs encombrant et le réarrangement d’une syntaxe ou d’une combinatoire existantes, pour faire entendre peut-être une autre mélodie – non sans écho avec l’ancienne.

  • 1. J. DERRIDA, L’écriture et la différence, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1979 [1967], p. 9. Ci-après abrégé par ED.
  • 2. L’essai sera d’abord publié dans l’ouvrage de J. D’Hondt (Hegel et la pensée moderne. Séminaire sur Hegel dirigé par Jean Hyppolite au Collège de France (1967-1968), Paris, Presses universitaires de France, 1970), puis repris dans J. DERRIDA, Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972. Ci-après abrégé par M.
  • 3. O. DUCROT, « Le structuralisme en linguistique », dans O. DUCROT et al., Qu’est-ce que le structuralisme?, Paris, Éditions du Seuil, 1968, p. 16.
  • 4. F. BRAUDEL, « La Longue Durée », Annales : Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 13, no 4, 1958, p. 725-753.
  • 5. F. DE SAUSSURE, Cours de linguistique générale, éd. C. Bally & A. Sechehaye, Paris, Payot, 1978, p. 33-34. Ci-après abrégé par CLG.
  • 6. Voir F. DOSSE, Histoire du structuralisme, tome 1, Paris, La Découverte, 1991, p. 67.
  • 7. P. PETTIT, The Concept of Structuralism: A Critical Analysis, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 1975, p. 33. Voir aussi R. BARTHES, « Éléments de sémiologie », L’aventure sémiologique, Paris, Seuil, 1985, p. 80.
  • 8. CLG, p. 166.
  • 9. M. FOUCAULT, « Entretien avec Madeleine Chapsal », La Quinzaine littéraire, no 5, 16 mai 1966, p. 14-15. Repris dans M. FOUCAULT, Dits et écrits, I (1954-1975), éd. D. Defert & F. Ewald (dir.), avec la collab. de J. Lagrange, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 541-546.
  • 10. V. DESCOMBES, Le même et l’autre : quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Minuit, 1979, p. 106. Voir aussi R. BARTHES, « L’activité structuraliste », Essais critiques, Paris, Seuil, 1981, p. 214.
  • 11. F. WAHL, « Introduction », dans O. DUCROT et al., Qu’est-ce que le structuralisme?, op. cit., p. 10.
  • 12. Z. JANKOVIC, Au-delà du signe : Gadamer et Derrida. Le dépassement herméneutique et déconstructiviste du Dasein, thèse de doctorat, Université de Montréal, 2001, p. 69.
  • 13. Voir entre autres L. CARRAZ, « Derrida : Théorie(s) de la différance. Écriture(s) de la théorie », Études de lettres, vol. 244, no 1-2, 1996, p. 209 ; G. Free « Speech and Writing: Merleau-Ponty and Derrida on Saussure », Human Studies, vol. 13, no 4, 1990, p. 303.
  • 14. Voir S. B. ROSENTHAL, « Sign, Time and the Viability of Trace: Derrida and Peirce », International Philosophical Quarterly, vol. 36, no 141, 1996, p. 19-28 ; J. TEICHMAN, « Deconstruction and Aerodynamics », Philosophy, vol. 68, no 263, 1993, p. 53.
  • 15. Voir aussi J. STURROCK, « Post-Structuralism », dans Structuralism, Ames (IA), Blackwell Publishing Ltd, 2003 ; T. G. PAVEL, « Sujet, Idéalité, Langage. Réflexions sur les premiers écrits de Derrida », MLN, vol. 102, no 4, 1987, p. 782-798 ; J. LLEWELYN, Derrida on the Threshold of Sense, New York, St. Martin’s Press, 1986.
  • 16. J. D. CAPUTO, « Three Transgressions: Nietzsche, Heidegger, Derrida », Research in Phenomenology, vol. 15, 1985, p. 73.
  • 17. M. FRANK, Qu’est-ce que le néo-structuralisme?, Paris, Cerf, 1989, p. 24. Voir aussi J. ANGERMÜLLER, Le champ de la théorie. Essor et déclin du structuralisme en France, Paris, Hermann, 2013, p. 5 ; F. JAMESON, The Prison-House of Language: A Critical Account of Structuralism and Russian Formalism, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1972, p. ix. Il s’agit là d’un lieu commun dans la réception de Derrida, comme en témoigne l’appréciation de M. LAMONT : « Derrida s’est défini comme poststructuraliste en accusant l’entreprise structuraliste d’être logocentrique dans sa recherche de principes explicatifs structuraux et de donner la priorité au langage » (« How to Become a Dominant French Philosopher: The Case of Jacques Derrida », American Journal of Sociology, vol. 93, no 3, 1987, p. 599, traduction libre). Voir aussi J. STURROCK, « Post-Structuralism », loc. cit., p. 122 ; A. HURST, « Sign and Subject: Subjectivity after Poststructuralism », South African Journal of Philosophy, vol. 17, no 2, 1998, p. 112 ; S. K. WHITE, « Poststructuralism and Political Reflection », Political Theory, vol. 16, no 2, 1988, p. 187.
  • 18. Cette datation est au moins partiellement obsolète depuis la publication récente (2017) du cours Théorie et pratique tenu en 1975-1976 à l’ENS-Ulm. Elle demeure néanmoins valide dans la mesure où l’on comprend que son silence « public » traduit une abstention volontaire qui n’est qu’une autre manière tout aussi signifiante d’entrer en rapport.
  • 19. ARISTOTE, Métaphysique, Δ, 30, 1025a13-15.
  • 20. ARISTOTE, Métaphysique, Ε, 2, 1027a20-23.
  • 21. Voir ED, p. 34.
  • 22. J. DERRIDA, La voix et le phénomène, Paris, Presses universitaires de France, 1967, p. 41.
  • 23. J. S. MILL, A System of Logic, livre 1, chap. 1, § 1 ; E. HUSSERL, Recherches logiques, tome 2, partie 1 (Recherches I et II), trad. de l’allemand par H. Élie, avec la collab. de L. Kelkel & R. Schérer, Paris, Presses universitaires de France, 1961, p. 3.
  • 24. M. MERLEAU-PONTY, Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 111.
  • 25. J. DERRIDA, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, p. 219. Ci-après abrégé par DLG.
  • 26. A. HÉNAULT, Histoire de la sémiotique, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 34-35. Voir CLG, p. 29-36 et DLG, p. 219.
  • 27. J. DERRIDA, Le problème de la genèse dans la philosophie de Husserl, Paris, Presses universitaires de France, 1990 ; J. DERRIDA, « “Genèse et structure” et la phénoménologie », conférence présentée à Cerisy-la-Salle en 1959, repris dans ED, p. 229-252 ; « Introduction », dans E. HUSSERL, L’origine de la géométrie, intro. et trad. de l’allemand par J. Derrida, Paris, Presses universitaires de France, 1962, p. 3-171.
  • 28. Voir à cet effet la liste des cours et séminaires de Derrida établie par Thomas Dutoit dans son « Introduction générale » à J. DERRIDA, Heidegger : la question de l’Être et l’Histoire. Cours de l’ENS-Ulm 1964-1965, éd. établie par T. Dutoit avec la collab. de M. Derrida, Paris, Galilée, 2013, p. 11-13.
  • 29. DLG, p. 220.
  • 30. DLG, p. 225.
  • 31. M, p. 369.
  • 32. J. DERRIDA, Limited Inc., présentation et trad. par E. Weber, Paris, Galilée, 1990, p. 252.
  • 33. Voir M, p. 369.
  • 34. DLG, p. 144.
  • 35. M, p. 7.
  • 36. Ce qu’a bien vu Michèle Lamont dans son article sur les conditions de légitimation du discours de Derrida (M. LAMONT, « How to Become a Dominant French Philosopher », loc. cit.).
  • 37. Pour tout ce qui touche à cet aspect, je ne peux que renvoyer au classique de P. BOURDIEU, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982. Voir aussi M. FOUCAULT, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.
  • 38. DLG, p. 15. Voir aussi J. DERRIDA, Positions, Paris, Minuit, 1972, p. 28-29. Ci-après abrégé par POS.
  • 39. DLG, p. 7, note. Je souligne « occasion ».
  • 40. Derrida décrit cette productivité non essentielle sous les motifs de la trace et de l’effacement de la trace : l’histoire de la métaphysique laisse paraître dans son texte la trace de l’effacement de l’autre. Sa disparition s’y trouve donc marquée historiquement ; il est donc lisible même s’il faut lire cet effacement entre les lignes puisqu’il n’est jamais explicitement affirmé. Voir M, p. 25 et p. 76-77 ; POS, p. 92 ; DLG, p. 37-38.
  • 41. H.-G. GADAMER, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, trad. de l’allemand revue et corrigée par P. Fruchon, J. Grondin & G. Merlio, Paris, Seuil, 1996, p. 321-323.
  • 42. DLG, p. 224. L’acte de problématisation – car c’est de lui qu’il s’agit lorsqu’on évoque une telle productivité de l’inscription historique – fait droit à cet « empirisme » particulier, puisque la découverte du problème et la position de la question surgissent de la combinaison complexe et non maîtrisable de toute une série de facteurs (somme des lectures, ordre des lectures, préoccupations actuelles, intérêts, formation préalable, expériences vécues, etc.) qui sont historiques et occasionnels au sens fort du terme.
  • 43. POS, p. 96.
  • 44. J. DERRIDA, Théorie et pratique. Cours de l’ENS-Ulm 1975-1976, éd. établie par A. García Düttmann, Paris, Galilée, 2017.
  • 45. DLG, p. 220.
  • 46. Voir en particulier J. DERRIDA, Foi et savoir, suivi de Le siècle et le pardon (entretien avec M. Wieviorka), Paris, Seuil, 2000.
  • 47. ED, p. 418. La métaphore du bricoleur demeure toutefois naïve selon Derrida tant qu’on la pense encore selon la polarité de l’opposition avec sa contrepartie, l’ingénieur. Le premier emprunte le langage et ses outils conceptuels alors que le second construit les siens de toute pièce. Pour Derrida, cette figure de l’ingénieur est un mythe conçu par des bricoleurs voulant élever leur activité au-dessus de celle des autres bricoleurs.
  • 48. Voir POS, p. 19.
  • 49. Je me permets ce clin d’œil à Michel Lisse, qui affirme dans son second volume de L’expérience de la lecture (Le glissement, Paris, Galilée, 2001, p. 13) que tous les concepts de Derrida, sauf celui de différance, sont empruntés à d’autres auteurs. Si j’avais l’espace nécessaire, j’essaierais de montrer qu’en dépit des apparences, on peut radicaliser la proposition de Lisse, dans la mesure où même la différance « emprunte » à un certain substrat de l’histoire conceptuelle (pour en déplacer le sens). De même, tous les concepts « empruntés » n’en sont pas moins des « créations », dans la mesure où c’est la torsion sémantique (voire l’usage) qui détermine l’originalité d’un concept.
  • 50. J. DERRIDA & D. FERRER, « “Entre le corps écrivant et l’écriture…”, entretien avec Daniel Ferrer », Genesis (Manuscrits-Recherche-Invention), no 17, 2001, p. 70.
  • 51. J. DERRIDA, Psyché. Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987, p. 392.
  • 52. ED, p. 414.
  • 53. M, p. 162.
  • 54. DLG, p. 37-38.
  • 55. M, p. 392. Voir aussi J. DERRIDA, « La double séance », dans La dissémination, Paris, Seuil, 1972 ; POS, p. 56-57 et p. 95-96.
  • 56. La critique derridienne du structuralisme n’est nulle part mieux exprimée que dans « Force et signification », ED, p. 43-45.
  • 57. « La forme fascine quand on n’a plus la force de comprendre la force en son dedans », ED, p. 11.
  • 58. R. GASCHÉ, Deconstruction, Its Force, Its Violence, together with “Have We Done with the Empire of Judgment?”, Albany (NY), SUNY Press, 2016, p. 14-19.
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Pour citer cet article 

PLANTE, Maxime, « Jacques Derrida, la sémiologie, le structuralisme : entre nécessité et contingence historique », Cygne noir, no 6, 2018. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/plante-derrida-semiologie-structuralisme> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Maxime Plante est docteur en sémiologie. En savoir plus sur Maxime Plante.