Introduction à la sémiotique des mystères

Auteur·e 
Emmanuelle CACCAMO
Simon LEVESQUE
Résumé 

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement le mystère de l’énigme, des codes à décrypter, ou encore des puzzles? Tous les mystères sont-ils à résoudre ou doit-on formuler une nouvelle division entre, d’une part, les mystères indéchiffrables, voire « éternels », élevés au rang d’énigmes cosmiques, et, de l’autre, les mystères « artificiels », logiquement construits et employés à des fins ludiques ou maléfiques, comme c’est le cas des énigmes de récits policiers destinées à entretenir le spectacle de leur résolution ou de l’énigme de la Sphinge dont l’irrésolution justifie la terreur qu’elle abat sur Thèbes? Les forces intellectuelles mobilisées dans le déchiffrement de ces différents types de mystères sont-elles toujours les mêmes? Enfin, l’activité qui consiste à déchiffrer l’univers se distingue-t-elle de la sémiotique dans sa dimension la plus radicale? Voilà autant de questions adressées dans ce numéro auxquelles nous ne pouvons qu’esquisser un début de réponse dans la présente introduction. Le résultat risque cependant de susciter la curiosité davantage que de la satisfaire.

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Texte intégral 

Du mystère originel au fait divers inexpliqué ; des cultes à mystères tels qu’ils ont été pratiqués un peu partout dans le monde gréco-romain au cours de l’Antiquité jusqu’au mystère de la Foi dans la théologie chrétienne ; du mystère entourant la mort d’Edgar Allan Poe au Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux ; chacun de ces types nourrit la polysémie du concept et augmente son ambiguïté. Secret, énigme, culte, complot ; mais aussi vérité, révélation, représentation, allégorie, symbole : tous ces termes se commutent et se complètent, forgent un terreau d’investigation théorique fertile. Prenant acte de cette polysémie, ce troisième numéro du Cygne noir s’est donné pour mandat de confronter les différents rapports que la sémiotique entretient avec le mystère.

Comme en témoigne le nom de la revue, l’esprit qui anime l’équipe du Cygne noir se nourrit de la curiosité comme du « hasard », tous deux nécessaires à la découverte scientifique. Une part de jeu et une part de mystère complètent la recette, dont on ne sait jamais a priori quel sera son résultat. Si le premier numéro (2013) de la revue portait sur la sérendipité, ce mot qui décrit a posteriori le processus par lequel un résultat inattendu a été obtenu (la sérendipité décrit le processus par lequel on finit par trouver ce qu’au départ on ne cherchait pas), le deuxième (2014) prenait quant à lui acte du caractère intrinsèquement inter- ou transdisciplinaire de l’activité de recherche en sémiotique. À présent, il nous a semblé propice de nous plonger au cœur même de ce qui résiste à l’entendement, là d’où naît la quête du savoir pour rendre au monde sa cohérence : le mystère. Rapidement, nous nous sommes buté·e·s à un problème de définition. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement le mystère de l’énigme, des codes à décrypter, ou encore des puzzles? Puis, tous les mystères sont-ils à résoudre, ou doit-on formuler une nouvelle division entre, d’une part, les mystères indéchiffrables, voire « éternels », élevés au rang d’énigmes cosmiques, et, de l’autre, les mystères « artificiels », logiquement construits et employés à des fins ludiques ou maléfiques, comme c’est le cas des énigmes de récits policiers destinées à entretenir le spectacle de leur résolution ou de l’énigme de la Sphinge dont l’irrésolution justifie la terreur qu’elle abat sur Thèbes? Les forces intellectuelles mobilisées dans le déchiffrement de ces différents types de mystères sont-elles toujours les mêmes? Enfin, l’activité qui consiste à déchiffrer l’univers se distingue-t-elle de la sémiotique dans sa dimension la plus radicale? Voilà autant de questions adressées dans ce numéro auxquelles nous ne pouvons qu’esquisser un début de réponse dans la présente introduction. Le résultat risque cependant de susciter la curiosité davantage que de la satisfaire.

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Historiquement, dans sa dimension pratique, la sémiotique a d’abord été entièrement préoccupée par la mise en relation d’une manifestation physique et d’une cause qu’il était possible de juger sienne bien que l’effet causal en tant que tel ne puisse être observé. Ce genre de relation fonde les classes signifiantes du symptôme physique et de l’indice cynégétique, essentielles en médecine et pour la chasse. Il s’agit, dans ces situations particulières, de reconstituer une séquence possible d’événements passés dont les traces actuelles recèlent des ambiguïtés (la toux est la manifestation d’une maladie pulmonaire installée dans le corps ; une empreinte de sabot double dans la terre meuble est garante de la croyance justifiée selon laquelle un cervidé ou un bovidé serait passé par là), d’où, bien sûr, l’adéquation entre l’interprétation des signes et l’instauration d’une signification possible à l’aide des méthodes interprétatives que développe la sémiotique.

Un symptôme est un type de signe dont le fonctionnement est le suivant : il est la manifestation d’une chose cachée, le phénomène sensible d’une cause non perceptible du point de vue de l’observateur. Dès lors, la notion de mystère et l’activité sémiotique (ou au moins la symptomatologie) sont intrinsèquement liées. Le rôle de la sémiotique serait de révéler la dimension cachée du monde à travers l’interprétation que rendent possible les signes. Pour Saussure d’ailleurs, le signifiant et le signifié sont inextricablement associés, « comme les deux faces d’une même médaille » ; le monde sensible recèlerait son envers, dont c’est le rôle de l’interprète de le révéler. Dès lors s’éclaircit l’ambiguïté étymologique de ce verbe, interpréter, qui renvoie aussi bien à l’idée de traduire qu’à celle d’éclairer. L’interprète du texte religieux perce son sens sibyllin et met à disposition une explication possible ; mais d’où tient-il son autorité, de quel droit gnose-t-il? Faut-il être initié aux mystères pour professer du sens? Un glissement curieux nous amène aussi à considérer le rôle de l’interprète dramatique, dont la tâche est de rendre vive et effective une incarnation à laquelle il prête son corps et dont le résultat, l’effet sémiosique, est à chercher chez le spectateur ou la spectatrice affectés. Il suffit à présent de se rappeler que les plus anciens cultes à mystères connus, Éleusis par exemple, dont les détails ne nous ont été transmis que partiellement et sous le sceau du secret, avaient pour objet précisément d’initier un certain nombre d’élus devant porter le secret de cette communauté de sens occulte. La cérémonie du culte était dirigée par une congrégation d’officiants endossant des rôles très précis et dont la hiérarchie était liée à la connaissance révélée des choses sacrées. On appelait par exemple Hiérophante celui dont c’était le rôle de révéler les choses sacrées. La cérémonie, dont chaque phase rituelle était mise en scène et présentée sous le mode dramatique, donc interprétée au sens théâtral du terme, devait servir à symboliser certains aspects ou dimensions des mystères révélés. Le mystère se transforme dès lors en connaissances impressionnantes pour les mystes (les nouveaux initiés), pris au jeu des épreuves cultuelles des jours durant sous l’effet, croit-on, de l’ergot de seigle, un puissant hallucinogène dont la composition chimique est très proche de l’acide lysergique diéthylamide, le fameux LSD découvert par inadvertance par Albert Hofmann en 1943 (un autre exemple de sérendipité appréciable, si l’on en croit les effets physiques et surtout psychiques décrits par Hofmann à la suite de ses prises volontaires et répétées de la molécule en question, dont la propriété principale serait d’être hautement enthéogène). Ces connaissances étaient liées aux cycles des saisons, à la sexualité et à la reproduction, donc à la vie et à l’harmonie de toutes choses. Le culte des mystères est, en ce sens, surtout une structure religieuse sectaire et élitiste prônant la transformation profonde de ses membres au profit d’une capture mystique radicale rendant au monde sa cohérence, c’est-à-dire permettant de lier une face et l’autre, l’envers et le revers des signes du monde désormais unifiés sous l’impression durable d’une interprétation pénétrante partagée.

Héraclite l’obscur ne rapporte-t-il pas que « [l]e dieu (ho anax) dont l’oracle (to manteion) est à Delphes, ne parle pas (oute legei), ne cache pas (oute kryptei), mais il signifie (alla semainei)1 »? Si le symptôme est la face visible d’un phénomène caché et le langage la transmission d’une idée sensée (logos), l’oracle en revanche ne parle ni ne cache, il indique : le signe oraculaire est le symptôme du caractère mystérieux du monde, il est à interpréter.

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Les articles qui constituent ce numéro permettent tous, chacun à leur manière, de comprendre cette idée de révélation, d’interprétation du monde à travers les signes. S’ils s’attardent à certains aspects spécifiques, creusant les relations qu’entretient la sémiotique avec la notion de mystère comme dans une sorte de prolongement à cette introduction, ils offrent aussi des définitions plus précises du mystère à travers les objets particuliers traités. L’article qui prolonge le plus naturellement notre introduction à ce numéro est sans nul doute celui d’Emmanuelle Caccamo, « Des mystères de l’Art de la mémoire aux mystères de la sémiotique »2. Elle y traite de l’histoire occulte de l’Art de la mémoire et de la filiation méconsidérée de la sémiotique moderne à cette « longue sémiose » de pratiques et d’idées mystico-religieuses, cohésives et pansophiques, dont l’objet est d’interpréter, de classer, voire d’encoder l’entièreté des expériences possibles de la réalité d’après une typologie prédéfinie des signes et de leur logique combinatoire. Partant de Charles S. Peirce et remontant le fil du temps, le développement de la logique classificatoire et combinatoire trace son sillon à travers l’œuvre de penseurs aussi influents que George Boole, Gottfried W. Leibniz, Francis Bacon, Giordano Bruno et Raymond Lulle. L’appropriation par ce dernier de l’Art de la mémoire antique, de Simonide de Céos à Cicéron, aurait été infléchie par la théologie moyenâgeuse des Pères de l’Église, elle-même détournée du domaine de l’éthique dogmatique au profit d’un projet de somme épistémologique au cours de la grande époque florentine. Les synthèses occultes des penseurs de la Renaissance, en regard de l’Art de la mémoire et de la quête d’une connaissance totale dont leurs systèmes sémiotiques témoignent, montrent plus qu’un simple air de famille avec le projet de Peirce, pour qui « l’univers tout entier est perfusé de signes, sinon composé exclusivement de signes3 ». Le jeu de la connaissance relève dès lors bel et bien d’une double activité de révélation (interprétation) et de classification, dont les exemples abondent d’ailleurs au sein du paradigme scientifique moderne.

Une illustration sympathique de cela nous est fournie par le récit que fait Bonifatii Mikhailovich Kedrov de la découverte du tableau périodique des éléments chimiques par Dmitri Mendeleev. On nous permettra de recourir à cet exemple qui n’est pas issu d’un des textes du numéro pour montrer la pénétration de la dynamique de révélation par combinaison. Mendeleev était un amateur des jeux de patience aux cartes. Lorsque ses recherches stagnaient, il faisait une partie. Un jour, il eut l’idée de créer une série de cartes sur lesquelles il écrivit le poids atomique et les propriétés fondamentales de chacun des éléments chimiques connus afin de comparer ceux dont le poids atomique était similaire. Il en vint rapidement à la conclusion que les propriétés des éléments chimiques entraient dans un rapport de relation périodique avec leur poids atomique.

[…] au moment où [Mendeleev] a considéré ce problème, deux tableaux incomplets d’éléments avaient déjà été couchés sur papier, et dans ceux-ci une distribution claire des éléments en deux dimensions se dessinait déjà : horizontalement, selon leur propriété chimique générale ou leur similarité chimique (correspondant à un arrangement séquentiel du jeu de cartes), et verticalement, selon la proximité de leur poids atomique (correspondant à un arrangement dénominatif du jeu de cartes). Pour passer de l’écriture des tableaux sur papier à une distribution préliminaire des éléments sur les cartes comme dans le jeu de patience, une seule chose supplémentaire était requise [:] que soient liées la tâche qui consiste à arranger les éléments dans un tableau et celle qui consiste à jouer à la patience4.

À l’époque de Mendeleev, tous les éléments connus aujourd’hui ne l’étaient pas encore, mais à partir de ceux connus à son époque, dont le poids atomique et les propriétés fondamentales étaient également déterminés, il a su créer une classification qui anticipait même les éléments qui seraient découverts par la suite, puisque ceux-ci ont successivement trouvé sans trop de peine leur place au sein de l’arrangement général envisagé par le chimiste russe à son époque. C’est bien la logique combinatoire, motivée par l’association par ressemblance, qui a permis à Mendeleev d’établir les règles de son jeu scientifique, devenu aujourd’hui un outil indispensable enseigné à toutes les nouvelles générations initiées à la chimie.

Toutefois, avant que ne s’établissent aussi clairement les règles en vertu desquelles des composantes théoriques finissent par être assimilées au paradigme de la vérité scientifique, des tâtonnements s’échelonnant parfois sur plusieurs décennies peuvent avoir lieu. C’est ce que montre Claudio Julio Rodríguez Higuera dans son article portant sur l’épineuse question de la sémiogenèse, ou de l’origine de l’émergence de la sémiose5. Du point de vue épistémologique, pour construire un modèle sémiotique qui sache embrasser le plus grand nombre de phénomènes possibles sans toutefois outrepasser le domaine de son opérationnalité, il importe de se questionner sur le point d’émergence du principe dynamique de la sémiose et de déterminer la frontière inférieure du modèle sémiotique en conséquence. La sémiose trouve-t-elle son origine au niveau des processus physiques ou relève-t-elle plutôt du domaine d’activité du vivant? Autrement dit, vaut-il mieux préconiser une physiosémiotique ou une biosémiotique? Le mystère de l’origine de la sémiose est d’autant plus embarrassant que toute notre activité interprétative repose sur l’usage de signes, dont on ne connaît pas l’origine absolue, la sémiose étant par définition potentiellement infinie.

L’exemple fourni précédemment de la découverte d’un ordonnancement congruent des éléments chimiques par Mendeleev nous permet d’illustrer une autre facette du mystère de la sémiotique, ou de la sémiotique des mystères. Une découverte de ce genre est réalisée en vertu d’un raisonnement (ou d’une suite de raisonnements) d’un type particulier que Peirce nomme l’abduction. Dans son article intitulé « Le mystérieux fonctionnement de l’abduction selon Charles S. Peirce »6, Simon Levesque explique que pour Peirce, l’abduction seule est responsable de toute découverte scientifique. Elle est la force créatrice qui permet l’avancement des idées – aussi bien dire de tout signe, donc de la sémiose de manière générale. L’abduction consiste à faire émerger du connu ce qui, jusque là, était demeuré irrévélé, informulé, donc inconnu. L’abduction fonctionne aussi sur le mode cynégétique, comme une chasse logique par laquelle une variable manquante de l’équation permettant de rendre cohérent un état de fait doit être trouvée. Mais elle comporte en soi une part de mystère qui la rend fascinante tout autant qu’elle est nécessaire : en effet, d’où émergent les idées, et comment? Sans connaître clairement la manière dont elles procèdent l’une de l’autre (par association, par similitude, par enchaînement, etc.), les idées-signes pourtant fusent, transigent, transfusent le monde et nous permettent de nous former une image que l’on doit rendre intelligible afin d’avoir une emprise sur la réalité, ce tissu de croyances et de « vérités d’usage ». Le caractère d’incomplétude de la réalité est mis en relief par cette manière de la comprendre, et devenir un bon chasseur logique, dans ces circonstances, implique d’être capable d’effectuer des inférences qui sachent colmater les brèches par où fuit le sens, c’est-à-dire être capable de retracer les bons indices sur le terrain des signes pour rendre cohérente la représentation du monde que l’on se forme à partir d’eux. Ainsi s’éclaire cette interprétation de Peirce en ce qui a trait à la question des mystères : « […] ces choses que nous appelons généralement des mystères, explique-t-il, sont simplement des cas où des questions demeurent irrésolues parce qu’aucune signification précise ne peut leur être attachée7 ».

Mais encore faut-il reconnaître que la cohérence ou la clarté de la signification d’un agencement de signes n’est pas toujours souhaitée. Prenant le parti d’exploiter la figure du chasseur et son impact dans l’histoire des idées et la science politique du point de vue de la sémiotique, Simon Labrecque et René Lemieux proposent de s’attarder aux parcours et postures de deux penseurs contemporains influents, soit Leo Strauss et Quentin Skinner, vis-à-vis de ce qu’il convient d’appeler le débat entre « textualisme » et « contextualisme ». Ce débat s’articule selon deux paradigmes d’écriture distincts, l’exotérique et l’ésotérique :

Le terme exotérique s’oppose au terme ésotérique comme le public ou l’ouvert s’oppose au secret ou à l’hermétique. Un texte exotérique est un texte qui met en œuvre la distinction exotérique/ésotérique en proposant à la fois un enseignement « édifiant » en surface et un enseignement « hétérodoxe », secret et subversif dans ses plis, « entre les lignes » voire « entre les textes »8.

À nouveau, la notion de mystère se trouve intrinsèquement liée à la question de l’initiation, sans laquelle une certaine interprétation s’avère impossible. Quels genres de secrets doit-on garder à l’abri de la découverte par les précautions discursives de l’hermétisme littéraire? La question se double d’une interrogation sur la distinction « qui existe à toute époque, entre le savoir licite, qu’il est bon de promouvoir, et le savoir illicite, qu’il est préférable de taire et de développer en secret9 » ou qui est destiné à une communauté interprétative restreinte, qui sait reconnaître dans les signes qui lui sont présentés la conspiration attendue.

Des raisons plus ludiques et littéraires peuvent également expliquer la volonté d’une auteure ou d’un auteur de suspendre la délivrance du sens intenté par un cours d’action déployé sous une forme narrative. C’est ce qu’explique Viviane Huys dans « Les mystères irrésolus de Sherlock Holmes et Hercule Poirot : le choix de “l’échec” »10. L’enquête du récit policier fonctionne sur le mode de la collecte d’indices, sur leur accumulation et sur l’attente de la résolution géniale du héros détective parvenant à rendre cohérent un ensemble de données qui, du point de vue du lecteur ou de la lectrice et avant que la chute n’arrive, ne semble permettre aucune élucidation. Arthur Conan Doyle et Agatha Christie ont durablement marqué l’histoire de ce genre littéraire et nombre de travaux, mêlant études littéraires et sémiotique, ont déjà été produits. De manière générale, il y est question de l’abduction comme méthode ou force de déchiffrement des intrigues énigmatiques. Or, Huys propose de mettre en relief une part obscure de l’œuvre des deux auteurs britanniques, soit les quelques récits où les détectives vedettes « échouent ». Elle parvient à montrer comment, dans certains cas, à travers l’exploitation de la logique abductive, Conan Doyle et Christie articulent la résolution de l’intrigue de sorte à ce que le malfaiteur échappe à la justice, de connivence avec le détective. Un jeu subtil entre les intentions morales de l’auteur, celles que celui-ci prête à son héros et les attentes que son récit suscite chez le lecteur ou la lectrice se met alors en place ; jeu qui remet en cause la question du mystère comme complexe discursif à élucider et qui renouvelle la relation du lecteur au genre littéraire policier, lequel se gonfle de la sorte de variantes narratives à la fois imprévisibles et plausibles, cohérentes et surprenantes – autant de caractéristiques qui s’appliquent toutes également à l’inférence abductive, ce type de raisonnement logique faillible qui rend possible que de telles résolutions narratives soient construites. En somme, ce raisonnement est si particulier qu’il peut aussi bien servir à résoudre des énigmes qu’à masquer les motivations réelles des enquêteurs.

Toujours dans le domaine littéraire, Leandro de Oliveira Neris propose de s’attarder au conte « Le pont » (1962) de Jacques Ferron. Il y voit une illustration du mystère inscrite dans le caractère sensible que le texte parvient à rendre. Pour lui,

[l]a notion de mystère implique une forme d’expression dont le noyau commun s’organise autour des nuances sémantiques du secret, de l’énigme, de l’ombre, de la dissimulation, du silence, de l’incertitude et de l’inconnu. Le mystère intègre donc l’horizon de l’inconnaissable et de l’insondable, mais aussi une représentation affective qui, par son caractère inattendu, menaçant, étrange, irréel ou fantastique, crée une atmosphère énigmatique11.

C’est à l’aide des outils de la sémiotique de l’École de Paris que l’auteur parvient à dégager des effets de sens pathémiques « responsables d’une “ambiance” énigmatique, d’une “senteur” obscure, d’un “parfum” incertain12 ». La force de la proposition de Neris réside dans ce qu’elle parvient à montrer comment la perspective théorique de l’affectivité, traitée depuis la sémiotique des passions, lui permet de dégager, à partir des traits constitutifs d’un personnage aux tonalités inquiétantes, tout un univers fantomatique et incertain, duquel le personnage finit par disparaître.

Une autre dimension de l’opacité constitutive de l’écriture littéraire est observée par Thomas Carrier-Lafleur dans son article traitant de la vocation « marginale » chez Michel Foucault, Marcel Proust et Blaise Cendrars. L’auteur choisit d’explorer les œuvres littéraires autobiographiques diffractées de Proust et Cendrars à travers cette idée de Foucault selon laquelle les œuvres de la littérature de la modernité, plutôt que de reproduire « l’état des signes », viennent y ajouter un incommensurable mystère :

Le Livre [est] cet objet littéralement impensable, dont le programme sacro-saint est de contenir, en son sein, tous les signes, tous les livres, toutes les paroles, toute la littérature et toute la « prose du monde » dans une synthèse impossible […] si bien que l’on pourrait avancer l’hypothèse que c’est le rôle de chaque auteur « moderne » qui accorde une valeur absolue à son projet littéraire que de creuser de manière foncière et créatrice l’écart qui sépare la littérature d’elle-même, écart qui lui confère aussi le statut de marge intérieure de l’archéologie du présent13.

Le mystère considéré est aussi celui de l’« appel » à la vocation littéraire comme projet totalisant, qui pousse l’auteur en marge d’une œuvre qui prend peu à peu le dessus sur le réel, finissant par couvrir l’entièreté d’une ou de plusieurs vies qui, paradoxalement, ne peuvent être vécues et écrites au même moment, ce qui double l’œuvre et la scinde d’une marge aberrante.

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Si, comme nous l’énoncions dans l’appel à contribution à l’origine de ce numéro, une disparition, une absence d’information, un mystère pour qui mène l’enquête et veut révéler les dessous d’une affaire, forcent l’abduction, précipitent l’hypothèse, mais imposent aussi l’allusion, la circonvolution, voire la métaphore, alors, proposions-nous, toute la difficulté énonciative repose sur la méconnaissance d’un contexte, sur l’absence d’un référent, sur les liens diffus qui unissent les signes aux phénomènes ou sur l’accès restreint à ceux-ci. Ce que les auteur·e·s qui ont pris part à ce numéro réussissent à montrer, c’est précisément cela : que le mystère s’organise autour d’un manque, subi ou intenté, d’une absence d’information quant au contexte ou aux limites de ce contexte rendant impossible la définition d’un champ référentiel plausible, ou encore qu’il est dû à la nécessité qui se présente parfois de restreindre l’intensité ou la clarté d’une signification, d’un discours en raison du contexte d’énonciation ou d’une motivation dissimulée. La manipulation des signes à la fois engendre le mystère et l’élucide. Mystère et sémiotique sont véritablement les deux faces d’une même médaille, et cette indissociabilité si particulière éclaire et, en même temps, rend encore plus intriguant le proverbe médiéval qui veut que la lumière montre l’ombre et la vérité le mystère. Du point de vue de la recherche, et parce que le mystère la suscite irrésistiblement, il nous paraît finalement intéressant de dramatiser un peu cette question du mystère en laissant à Vladimir Nabokov le dernier mot sur cette affaire : « Le berceau balance au-dessus d’un abîme, et le sens commun nous apprend que notre existence n’est que la brève lumière d’une fente entre deux éternités de ténèbres14. »

 

Bibliographie 

BAER, Eugen, « A Semiotic History of Symptomatology », dans J. Trabant & A. Eschbach (dir.), History of Semiotics, Amsterdam, John Benjamins, coll. « Foundations of Semiotics », vol. 7, 1983, p. 41-66.

CACCAMO, Emmanuelle, « Des mystères de l’Art de la mémoire aux mystères de la sémiotique », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/mysteres-art-memoire-semiotique>.

CARRIER-LAFLEUR, Thomas, « Le mystère littérature : la vocation “marginale” chez Foucault, Proust et Cendrars », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/le-mystere-litterature-foucault-proust-cendrars>.

HUYS, Viviane, « Les mystères irrésolus de Sherlock Holmes et Hercule Poirot : le choix de “l’échec” », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/mysteres-irresolus-de-sherlock-holmes-et-hercule-poirot>.

KEDROV, Bonifatii Mikhailovitch, « On the Question of the Psychology of Scientific Creativity (On the Occasion of the Discovery by D.I. Mendeleev of the Periodic Law) », Soviet Psychology, vol. 5, no 2, 1966 [1957], p. 18‑37.

LABRECQUE, Simon & René LEMIEUX, « La fronde et la crosse. Aspects cynégétiques du débat entre “textualisme” et “contextualisme” en histoire des idées », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/la-fronde-et-la-crosse>.

LEVESQUE, Simon, « Le mystérieux fonctionnement de l’abduction selon Charles S. Peirce », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/mystere-abduction-peirce>.

NABOKOV, Vladimir, Autres rivages, trad. de l’anglais par Y. Davet, Paris, Gallimard, 1961.

OLIVEIRA NERIS, Leandro de, « L’atmosphère de mystère dans le conte “Le pont” de Jacques Ferron », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/mystere-le-pont-jacques-ferron>.

PEIRCE, Charles S., The Collected Papers of Charles Sanders Peirce, vols 1-6 : C. Hartshorne & P. Weiss (dir.), Cambridge (MA), Harvard University Press, 1931-1935 ; vols 7-8 : A. W. Burks (dir.), même éditeur, 1958.

RODRÍGUEZ HIGUERA, Claudio Julio, « La frontière du signe : réflexions autour du mystère des origines de la sémiose selon la biosémiotique de Tartu », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/frontiere-du-signe-biosemiotique-tartu>.

Pour citer cet article 

CACCAMO, Emmanuelle & Simon LEVESQUE, « Introduction à la sémiotique des mystères », Cygne noir, no 3, 2015. En ligne <http://revuecygnenoir.org/numero/article/introduction-semiotique-mysteres> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Emmanuelle Caccamo et Simon Levesque ont cofondé la revue d'exploration sémiotique Cygne noir. En savoir plus sur Emmanuelle Caccamo ou Simon Levesque.