Appel à contribution

    no 9 | 2021 : Drogues et sens altéré(s)

Dossier dirigé par Simon Levesque & Emmanuelle Caccamo.
 

Nos capacités sensorielles sont au fondement de l’expérience et de la compréhension que nous avons du monde dans lequel nous vivons et que nous contribuons à forger. Mais alors, un dérangement de nos sens implique-t-il automatiquement une altération du sens? En ouvrant « les portes de la perception1 », la drogue permet-elle de déboucher sur de nouveaux régimes sémiotiques, d’entrevoir d’autres modalités de signification? C’est ce que le jeu de mots présent dans le titre de cet appel voudrait suggérer. Celui-ci est toutefois double et voudrait aussi laisser entendre que la drogue, et les substances hallucinogènes en particulier, seraient le corollaire d’une soif de sens induite par une altération des sens (« altéré » est alors entendu en opposition à « désaltéré », dont l’usage est plus fréquent dans la langue). Les drogues psychédéliques auraient ce pouvoir particulier de susciter un désir et une curiosité à l’égard de notre environnement signifiant, dans la foulée de l’expérience de désordre (relatif) qu’elles donnent à vivre.

D’après Christiane Vollaire, « les drogues auraient pour fonction de rendre au réel l’envergure et l’ampleur que l’usage utilitaire des sens lui aurait ôtées » en dilatant « l’être dans l’intensité de la présence2 ». Parler ainsi de fonction insère les drogues dans un schéma d’efficacité qui leur octroie un caractère pratique et heuristique. Parce que nos perceptions sont régulées par l’habitude, notre contact quotidien avec le réel s’en trouve restreint ou « inconscientisé3 ». Si cette configuration est indéniablement économique sur le plan cognitif, elle laisse aussi aisément entrevoir tout le potentiel exploratoire de la drogue, et tout particulièrement des substances psychédéliques qui, en altérant nos sens et en nous « estrangeant4 » du sensible tel qu’on le perçoit normalement, rendent saillants les paramètres d’accès au monde qui sont les nôtres. Les effets psychiques les plus radicaux de la psilocybine, de la mescaline ou du LSD sont assez bien reconnus : la perte de repères engendrée par les distorsions sensorielles, dans la durée de l’expérience et moyennant une dose suffisante, mène généralement à une dissolution du moi5. Les substances psychédéliques ont ce pouvoir étonnant de rendre le sujet étranger à lui-même, tandis qu’elles lui permettent d’atteindre un plan de conscience transpersonnel à partir duquel peut se réarticuler un moi différent, plus empathique et conscient de son environnement et des moyens sémiotiques qui sont les siens. Si, comme le croyait Peirce, « l’homme lui-même est un signe »6, alors il y a tout lieu d’interroger l’effet de la drogue sur ce signe et ses répercussions dans la sémiose.

Cet appel invite les chercheuses et chercheurs à s’intéresser non seulement aux implications sémiotiques de l’usage des drogues (perception, créativité, schèmes de connaissance, rapport à soi et aux autres, etc.), mais également à tout phénomène médiatique ou communicationnel se rapportant à leur existence et à leur circulation (licite ou illicite) au sein des sociétés historiques ou contemporaines. Tant les pratiques que les représentations constituent des objets d’intérêt. On pourra s’intéresser aux formes, aux modes de production, d’échange et de consommation des drogues, c’est-à-dire à toutes les sous-cultures qui se rattachent à elles (et les codifications qu’elles impliquent). Les diverses tentatives de catalogage des substances et de leurs effets représentent aussi un intérêt certain7. Sachant que les drogues ont accompagné le développement des sociétés humaines depuis des millénaires, il peut être intéressant de se pencher sur le rôle qu’ont pu jouer les plantes psychoactives (café, coca, peyotl, datura, ergot de seigle, etc.) dans le développement de la conscience humaine et de la religiosité8. Leur place dans l’histoire militaire est notable également9. Plus près de nous, la contre-culture anglo-saxonne apparaît comme un foyer d’influence tout particulièrement important, ayant essaimé largement. Les représentations tirées de la littérature (les exemples sont nombreux) ou des productions audiovisuelles (cinéma, séries télé) constituent autant de cas d’étude à explorer10. La drogue comme muse des artistes peut également être étudiée. Enfin, les formes d’abus et les phénomènes d’addiction constituent aussi des phénomènes dignes d’intérêt, d’autant plus que la drogue peut prendre ici une dimension métaphorique pour aborder divers cas de dépendance et d’excès.

Les contextes politique (décriminalisation), scientifique (engouement de la recherche) et culturel (multiplication des discours sur les drogues), depuis une dizaine d’années, semblent indiquer un changement de paradigme imminent, sinon déjà bien entamé. Après l’échec de la « guerre contre les drogues » et toutes les conséquences néfastes qu’elle a entraînée, l’Amérique du Nord est aux prises avec une crise des opioïdes d’une ampleur épidémique. En même temps, et ce n’est pas une simple coïncidence, elle est l’hôte d’une véritable « renaissance psychédélique »11. Plus que jamais, la psychologie, les neurosciences, les sciences médicales et la pharmacologie s’intéressent aux applications thérapeutiques possibles des substances psychédéliques en vue de traiter une vaste gamme de problèmes : migraines, syndromes de stress post-traumatique, troubles anxieux, dépression, dépendance12. Dans beaucoup de cas, les patients affirment avoir vécu, sous l’influence de la drogue (de la psilocybine en particulier), une expérience transformatrice, spirituelle ou mystique13. Cette surrection d’un sens personnel profond (meaningful) et durable intrigue, car elle constitue un événement étranger, à bien des égards, au quotidien promu par la culture séculaire et vulgaire de l’Occident moderne14. Sur ce fond de religiosité sourde et intime, partageant un espoir en commun pour l’humanité, des sociétés psychédéliques, des associations et des médias spécialisés apparaissent ou refont surface un peu partout depuis une dizaine d’années, ce qui a pour effet de légitimer les expériences des usagers et de relayer les discours sur leurs bienfaits auprès d’un public élargi. Ces dynamiques sociohistoriques (et les médiations qui les portent) constituent d’ailleurs elles aussi un objet d’intérêt du point de vue de la sémiotique culturelle.

Si les drogues psychédéliques suscitent bien un engouement sans précédent aujourd’hui, et ce, jusque dans les sphères de la finance spéculative et de l’« innovation », il apparaît toutefois crucial de réfléchir de façon critique aux dynamiques d’appropriation et de transfert auxquelles cet engouement donne lieu : que doivent les multinationales pharmaceutiques et les laboratoires de neurosciences aux pratiques chamaniques ancestrales et aux sociétés traditionnelles d’où sont issus une bonne part de ces savoirs15? De même, il convient d’interroger la rhétorique du microdosage et la place du microdoseur dans la structure économique et les flux du travail capitalistes : particulièrement populaire auprès des travailleurs de la Silicon Valley, la prise régulière de faibles doses de LSD induirait une créativité et une productivité accrues. Vouloir « augmenter » ses capacités cognitives est certes tentant, mais cela ne revient-il pas à se doper pour semer la compétition? Une dialectique de l’émancipation et de l’aliénation se déploie ici, qui reconduit le topos fort ancien du pharmakon. À nouveau, la drogue s’avère éminemment politique. Tantôt choquante, tantôt charmante, une constante demeure : le regard que l’on porte sur elle est indissociable des signes qui la font exister, variablement, dans la sémiosphère.

L’objectif de cet appel est d’inviter à explorer et à nouer des relations productives entre la drogue (sous toutes ses coutures) et la pensée sur le signe (et les médiations qu’il permet). Les pistes ouvertes ici ne sont aucunement limitatives. Sont ainsi conviées les propositions de chercheuses et de chercheurs issus d’horizons divers, en particulier des sciences humaines et sociales ou des études en arts. Les propositions favorisées (1) contribueront à l’avancement des études sémiotiques ou des disciplines connexes en vertu d’une approche sémiotique ; (2) seront à jour en ce qui a trait aux théories, méthodes et données ; (3) feront la démonstration d’une compréhension – et référeront à – des travaux existants dans le domaine traité. Comme toujours au Cygne noir, celles-ci pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des champs suivants : la sémiotique théorique (épistémologie, études culturelles, sémiotique cognitive, biosémiotique, etc.), la sémiotique appliquée (arts, médias, rhétorique, religions, urbanisme, traduction, éducation, etc.), et peuvent également préconiser une approche in-ter-trans-disciplinaire (anthropologie, philosophie, sociologie, psychologie, esthétique, linguistique, communication, etc.). Pour le comité de sélection, l’originalité attendue d’une proposition n’a de limite que sa pertinence.

 

POUR SOUMETTRE UNE PROPOSITION

Candidatures

Deux options s’offrent à vous. Nous acceptons les propositions courtes (500 mots) faisant état de vos intentions de rédaction. Nous acceptons également les manuscrits complets (max. 60 000 caractères). Dans les deux cas, les documents seront reçus par courrier électronique à l’adresse de la revue redaction@revuecygnenoir.org jusqu'au 15 avril 2021. Veuillez indiquer en objet de votre message : « Proposition : CN9 ».
 

Votre proposition courte doit comporter :

1. un titre et un court résumé (500 mots maximum) ;

2. une courte notice biographique (250 mots maximum) incluant les informations suivantes : votre nom complet, votre statut, votre établissement de rattachement et votre département (s’il y a lieu) ainsi que vos coordonnées (adresse courriel au minimum).
 

Votre manuscrit complet doit :

1. compter entre 25 000 et 60 000 caractères, espaces, notes et bibliographie comprises ;

2. être accompagné d’un résumé liminaire d’au plus 250 mots présenté à interligne simple synthétisant le sujet, l’objectif, la problématique, l’hypothèse et la méthodologie de recherche ;

3. suivre le protocole de rédaction (à télécharger ici) ;

4. être au format .odt ou .docx.
 

Calendrier

Les propositions courtes ou les manuscrits complets seront reçus avant le 15 avril 2021.

L’acceptation des contributions sera notifiée au plus tard le 30 avril 2021.

Suite à l’acceptation de votre proposition courte, le texte complet de l’article, déposé aux fins de l’évaluation, sera reçu avant le 31 juillet 2021.

La publication est prévue pour fin 2021/début 2022.


 

Appel permanent, section varia

La revue d’exploration sémiotique Cygne noir reçoit en tout temps des articles sur tout sujet relié à la sémiotique pour nourrir sa section varia. Pour en savoir plus, consultez la page Soumission d’articles hors dossier/varia.

 

  • 1. A. HUXLEY, Les portes de la perception, trad. de l’anglais par J. Castier, Paris, 10/18, 1990 [1954].
  • 2. C. VOLLAIRE, « Stratégie de la perception », Chimères, no 91, 2017, p. 201, 203.
  • 3. Voir notamment E. DI NUCCI, Mindlessness, New Castle Upon Tyne, Cambridge Scholars Pub., 2014.
  • 4. C. GINZBURG, « L’estrangement. Préhistoire d’un procédé littéraire », À Distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, trad. de l’italien par P.-A. Fabre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2001 [1998], p. 15‑36.
  • 5. Voir notamment C. SUEUR, « La recherche sur les capacités thérapeutiques des “substances hallucinogènes” », Chimères, no 91, 2017, p. 124‑125.
  • 6. Voir A. BAILEY, « “Man Himself is a Sign”: Emerson, C. S. Peirce, and the Semiosis of Mind », ESQ: A Journal of Nineteenth-Century American Literature and Culture, vol. 64, no 4, 2018, p. 680‑714.
  • 7. Voir notamment B. DUPUY, Alcaloïdes : histoire, propriétés chimiques et physique, extraction, action physiologique, effets thérapeutiques, toxicologie, observations, usages en médecine, formules, etc., Paris, G. Rongier & Cie, 1889 ; L. LEWIN, Phantastica : drogues psychédéliques, stupéfiants, narcotiques, excitants, hallucinogènes, trad. de l’allemand par F. Gidon, préface de J. Thuillier, Paris, Payot, 1970 [1924]. Plus près de nous, voir Erowid: Documenting the Complex Relationship Between Humans & Psychoactives. En ligne : <https://www.erowid.org>.
  • 8. Voir notamment T. McKENNA, Food of the Gods: The Search for the Original Tree of Knowledge – A Radical History of Plants, Drugs, and Human Evolution, New York, Bantam, 1992 ; R. M. DOYLE, Darwin’s Pharmacy: Sex, Plants, and the Evolution of the Noosphere, Seattle, University of Washington Press, 2011.
  • 9. N. OHLER, Blitzed: Drugs in the Third Reich, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2017 ; A. W. McCOY, The politics of heroin: CIA complicity in the global drug trade, Afghanistan, Southeast Asia, Central America, Columbia, Chicago, Lawrence Hill Books, 2003.
  • 10. Voir notamment C. GUILBERT, Écrits stupéfiants. Drogue & littérature : d’Homère à Will Self, Paris, Robert Laffont, 2009 ; M. MILNER, L’imaginaire des drogues : de Thomas de Quincey à Henri Michaux, Paris, Gallimard, 2000 ; F. ROUILLER, Stups & fiction : drogue et toxicomanie dans la science-fiction, Paris, Encrage, 2002 ; D. BOOTHROYD, Culture on drugs: narco-cultural studies of high modernity, Manchester, Manchester University Press, 2006.
  • 11. B. SESSA, The psychedelic renaissance: reassessing the role of psychedelic drugs in 21st century psychiatry and society, Londres, Muswell Hill Press, 2013 ; N. LANGLITZ, Neuropsychedelia. The Revival of Hallucinogen Research since the Decade of the Brain, Berkley, University of California Press, 2013 ; B. SESSA (dir.), Breaking Convention: Psychedelic Pharmacology for the 21st Century, 2e éd., Londres, Strange Attractor Press, 2017.
  • 12. Voir O. CHAMBON, La médecine psychédélique : le pouvoir thérapeutique des hallucinogènes, Paris, Les Arènes, 2009 ; D. E. NICHOLS, « Psychedelics », Parmacological Reviews, vol. 68, no 2, 2016, p. 264‑355 ; J. LUOMA et al., « A Meta-Analysis of Placebo-Controlled Trials of Psychedelic-Assisted Therapy », Journal of Psychoactive Drugs, vol. 54, no 4, 2020, p. 289‑299.
  • 13. R. R. GRIFFTIHS et al., « Psilocybin can occasion mystical-type experiences having substantial and sustained personal meaning and spiritual significance », Psychopharmacology, vol. 187, no 3, 2006, p. 268‑283 ; F. S. BARRETT & R. R. GRIFFITHS, « Classic Hallucinogens and Mystical Experiences: Phenomenology and Neural Correlates », dans A. L. Halberstadt et al. (dir.), Behavioral Neurobiology of Psychedelic Drugs, Berlin/Heidelberg, Springer, 2017, p. 393‑430.
  • 14. Ces expériences faisaient déjà l’intérêt de William James au tout début du XXe siècle. Voir W. JAMES, L’expérience religieuse : essai de psychologie descriptive, trad. de l’anglais (États-Unis) par F. Abauzit, Paris/Genève, Félix Alcan & Henry Kündig, 1906 [1902].
  • 15. Voir M. BAGGOTT, « What Do Psychedelic Medicine Companies Owe to the Community? », Chacruna, 11 juin 2020. En ligne : <https://chacruna.net/what-do-psychedelic-medicine-companies-owe-to-the-community/>.